Le laborieux travail de la pensée

6 septembre 2010 par jerome lecoq

La pensée nécessite une certaine tension pour se construire collectivement

Comme nous l'avons montré dans notre précédent article "Se risquer à l'examen critique", il existe, de manière paradoxale, une espèce d’acte de foi à la naissance de la pensée, foi dans soi et foi dans l’autre. C’est donc la foi, la croyance, qui va déclencher l’exercice de la pensée, de la raison, et qui va permettre de se défaire de son opinion.

Et en se désengageant de ses opinions on en vient à rechercher la pensée de l’autre pour nous aider à construire notre propre idée. Mais pour cela il faut d’abord détruire les opinions des autres. C’est d’ailleurs bien à cela que s’attache Socrate dans la plupart de ses dialogues : tuer l’opinion pour faire naître la pensée de ses cendres. Mais Socrate a autant besoin de l’autre pour amorcer sa pensée que l’autre a besoin de Socrate pour se défaire de son opinion.

L’opinion est figée, toute faite quand la pensée est mouvement, création indéfiniment répétée comme l’avait justement analysé Bergson. C’est pourquoi il est toujours délicat d’arrêter la pensée puisque c’est un flux. On en vient la à un problème de la discussion : pour discuter il faut se poser, s’arrêter sur la pensée de quelqu’un pour l’examiner et du coup il faut stopper le fil de sa pensée. N’est-ce pas un frein à la créativité et à l’imagination productrice d’ailleurs ? C’est que la pensée menace constamment de retomber en opinion tant la puissance associatrice de l’imagination et de la mémoire viennent rapidement la surcharger de notions proches mais qui en font dériver le sens, la cohérence.

Et ici il faut faire intervenir la notion de fil conducteur, de critères d’unité de la pensée dont l’autre va pouvoir également, par le jeu des questions et objections, être le garant. Il faut donc maintenir une tension dans la pensée, une contrainte d’unité, pour éviter qu’elle ne se dissolve dans une multiplicité d’opinions. Il faut toujours la ramener du côté du sens de l’unité de la question initiale, de l’objectif, du problème posé.

C’est évidemment source de grande frustration pour le sujet qui a l’impression d’être coupé dans son élan créatif, quasiment dans sa création artistique : "laissez moi je suis en train de créer" se lamente celui à qui l’on coupe la parole ! Et c’est là où le sujet doit se montrer flexible et prendre sur lui : faire le pari que sa pensée doit se confronter à l'autre pour maintenir son unité.

La pensée avance doucement, laborieusement et doit constamment s’arracher au sujet et c’est pourquoi l’autre constitue un moyen efficace d’y parvenir parce que nous sommes obligés de tenir compte de ses arguments. C’est également pourquoi tant d’élèves rechignent à l’exercice de la dissertation philosophique.

Mais alors, nous objectera-t-on, pour bien penser il faut considérer l’autre comme moyen et non comme fin en soi ! Vous niez l’individu et l’utilisez à vos propres fins d’élaboration de la pensée ! Certes mais l’autre peut le faire aussi bien avec nous, et si tout le monde fait de même alors en émergera une pensée du groupe qui se sera dégagée, justement, des liens des diverses subjectivités, et qui pourra prétendre à portée universelle.