Le missionnaire

19 décembre 2016 par jerome lecoq

 

Il est convaincu d'une chose : le message qu'il porte est important et tout le monde doit l'entendre. Il vous dit qu'il ne cherche pas à vous convaincre mais vous voyez bien que toute son attitude montre le contraire. Il n'a qu'une idée en tête : que chacun partage sa conviction. On ne sait pas qui l'a missionné ou ce qu'il gagnera à vous convaincre. Ce qui l'embête c'est quand vous êtes déjà convaincu(e) car vous lui coupez l'herbe sous le pieds en l'empêchant d'exercer sur vous son pouvoir de conviction. Car ce qui l'anime c'est une volonté de pouvoir, d'imposition de ses idées sur autrui. Le missionnaire veut étendre son moi.

Ses convictions sont solides parce qu'il a sa bonne conscience avec lui

Ses idées il ne les a jamais critiquées, elles lui paraissent évidentes et si autrui ne les partage pas il aura du mal à le comprendre. Il se mettra volontiers dans des clubs ou d'autres partagent ses convictions. Le problème pour lui c'est lorsqu'il se retrouve face à d'autres missionnaires qui n'ont pas la même mission : il rentre en concurrence pour convaincre les incrédules. S'il entre dans un débat il va se crisper et s'agacer de cette concurrence. Il n'osera pas mettre en avant ses convictions de peur que ses adversaires les mettent en danger face à autrui. Pour lui-même il n'y a pas de risque : ne cherchez surtout pas à convaincre un missionnaire, jamais il ne trahirait son église. Pourtant ce n'est pas non plus un extrémiste ni un robot hypnotisé sans conscience. Ses convictions sont solides parce qu'il a sa bonne conscience avec lui justement. Sa conviction peut prendre souvent une forme humaniste telle que "je crois en l'humain", "je veux que les gens se libèrent ou trouvent leur bonheur", "je veux les aider à être eux-mêmes", « mon entreprise crée de la valeur », « j'aide les faibles à améliorer leur niveau de vie ». Qui trouverait à redire à cela ? Non en général sa conviction ne pose pas de problème moral. C'est juste qu'elle va obscurcir son jugement et l'empêcher de voir d'autres réalités qui sont peut-être tout aussi importantes. Il a tendance à penser que sa conviction est "universalisable" et qu'il apporte la bonne parole à ceux qui en ont besoin. Il ne se met pas sur un même pied d'égalité puisque lui est convaincu, il a une tendance au paternalisme et à la condescendance qu'il masque bien par un ton bienveillant, voire mielleux. ll sait que pour convaincre il faut d'bord amadouer : on n'attire pas les mouches avec du vinaigre.

 

Il vous veut du bien mais à condition que vous rentriez dans sa conviction, dans sa foi. Sinon il se désintéressera de vous, car il n’a pas que cela à faire. Un convaincu de plus et il peut passer à autre chose : toute mission remplit facilement un agenda. Il a beaucoup de gens à convaincre, il lui faut porter la bonne parole partout où il passe et il ne se laisse pas démonter par le premier contre-argument ou obstacle. Sa foi lui donne l'énergie qui déplace les montagnes.

Si sa foi correspond avec un dogme ou une valeur d'entreprise alors il gravira rapidement les échelons, faisant des émules dans son sillage. Dès qu'il se trouve avec des gens qui ne sont pas de son église il a tendance à survaloriser l'intérêt que ses propres croyances peuvent prendre pour eux. Il voit tout à travers le prisme de sa foi et ne s'imagine pas que d'autres puissent avoir un autre prisme. Si sa religion c'est le « pouvoir de la marque » par exemple il aura tendance à penser que sa marque a un poids considérable dans les yeux de son client, alors que ce dernier pense à peu près 2 secondes par mois à son produit lorsqu'il passe devant le rayon au supermarché (ou quand il voit la pub à la télé).

Sa mission fait l’effet d’une loupe grossissante, d’un zoom cognitif. Il doit bien admettre par moments que ce qu'il croit n'a pas tant d'importance aux yeux des autres et cela l'agace ou le déprime passagèrement. Alors il passe beaucoup de temps avec ses fidèles pour développer des stratégies pour que sa bonne parole puisse se propager le plus loin possible et pour se donner du cœur à l’ouvrage.

Sa croyance le conduit souvent â être de mauvaise foi : il ne se prive pas de biaiser avec la raison, la logique et la cohérence pour parvenir à ses fins, puisque sa fin justifie ses moyens

Il est souvent enthousiaste et dynamique, d'un enthousiasme qui lui donne un certain charisme : on a tendance à le suivre. Sa croyance le conduit souvent â être de mauvaise foi : il ne se prive pas de biaiser avec la raison, la logique et la cohérence pour parvenir à ses fins, puisque sa fin justifie ses moyens. La philosophie ne lui est utile que si elle lui permet de justifier ses croyances et il vous sortira toujours au bon moment la citation de son penseur préféré pour mettre de l'eau à son moulin.

Il aura pu avoir plusieurs missions dans sa vie : à chaque fois il a laissé derrière lui une croyance pour aller vers une autre au prix de blessures internes provoquées par ses déceptions. Certaines de ses croyances se sont brisées sur le mur de la réalité avec ses illusions. Mais à chaque fois il s'est relevé et s'est trouvé un nouveau cheval de bataille. Le missionnaire est résilient, il lui faut se trouver une mission sinon il erre sans but. Evidemment ce n'est pas facile de dialoguer avec quelqu'un qui essaie de vous vendre à longueur de journée ses convictions. Comme avec tout bon vendeur, vous le chassez par la porte et il revient par la fenêtre. Il n'aime pas dialoguer, il veut convaincre, il n'aime pas réfléchir il veut imposer, s'imposer. Quand il n'y arrive pas il passe à autre chose.

Il adore accumuler les arguments faibles pour donner l'impression que sa cause est solide, comme le font les avocats : évidemment il ne vous laissera pas le temps de lui montrer que chaque argument individuel ne vaut pas grand-chose. Il préfère l'oralité des débats aux argumentaires écrits car à l'écrit tout se voit mieux et ce qui apparaissait fort par des effets d'éloquence se montre dans toute sa fragilité.

C'est un empathique qui sait prendre les gens par les sentiments et se fait aussi prendre par les siens d'ailleurs. Ses croyances n'entrent pas par la raison mais par les sentiments. Il aura eu quelque mentor ou leader dont l'exemple l'aura inspiré et qui l'aura pris sous son aile. Il est fidèle et loyal avec ses collègues ou co-missionnaires. C'est un homme de clan, peut-être même un chef de bande. Il sera prêt à souffrir mille maux pour progresser dans sa hiérarchie : il sait quels sont les codes de son organisation, les attitudes qu'il faut adopter pour plaire, il a appris à avaler des couleuvres. Il sait d'instinct appuyer ses attitudes pour montrer aux autres "qu'il y croit" : il est pleinement investi dans sa mission.

S'il est doublé d'un stratège et d'un tacticien alors le missionnaire a tout du chef d’église, de parti politique ou du bâtisseur d'empire

La mission est rarement accomplie : plus elle est ambitieuse et mieux c'est. Moins elle est possible et mieux c'est. Après la mort du missionnaire il se trouvera toujours d'autres missionnaires pour trouver sa place et continuer son œuvre. Le missionnaire doit donc trouver des alliés, des ouailles, faire des émules afin d'avoir plus d'impact sur le monde. Les hommes se réunissent autour de missions communes qui peuvent les rassembler au-delà de leurs caractères, de leurs opinions. Tout missionnaire est en même temps un prosélyte car lorsqu'on a une conviction on pense que tout le monde devrait penser la même chose que nous, même si on sait bien que convaincre certaines personnes sera mission impossible. Le bon missionnaire est justement celui qui sait choisir ses combats et qui ne gaspillent pas ses forces à convaincre les membres d’une paroisse concurrente. Il est pragmatique et choisit le chemin de la moindre résistance.

Le missionnaire n'est pas forcément un illuminé à la Jeanne d'Arc. Il sait composer avec des forces contradictoires. S'il est doublé d'un stratège et d'un tacticien alors le missionnaire a tout du chef d’église, de parti politique ou du bâtisseur d'empire.

Heureusement (car ils sont fatigants pour les autres) ces hommes ou ces femmes sont rares et au quotidien nous avons chacun nos petites missions modestes : éduquer nos enfants, faire croître notre entreprise, convaincre des clients.

Ma mission par exemple est de faire réfléchir les gens et de les rendre plus compétents pour penser, plus philosophes donc.

Mais par rapport à d'autres missions, la mission philosophique est celle qui réfléchit sur sa propre mission et est capable de se dire "j'ai une mission et ma mission inclut de ne plus avoir de mission et de ne rien vouloir, d'attendre juste que les choses se fassent et d'observer." Vouloir sans vouloir, voilà une grande mission.

*Pour celles et ceux qui me demanderont « pourquoi pas la missionnaire ?» je leur répondrais que la grammaire m’a obligé à faire un choix.

 

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