Le moi à l'épreuve de soi

30 novembre 2016 par jerome lecoq

Je reçois souvent des gens qui viennent avec la question suivante : « comment être moi-même ? », « comment être en harmonie avec moi ?», « comment être bien ?» etc. Or les gens sont surpris quand je leur dis que ce "moi" dont ils parlent n'est qu'une construction mentale, une construction assez récente d'ailleurs puisqu'elle date à peu près du siècle des Lumières avec Rousseau ou peut-être avec Maine de Biran à la même époque. Ce dernier d'ailleurs avait une conception fort intéressante du moi : c'est le point de rencontre, la résultante entre une force “hyperorganique”, l'esprit pour faire simple et la résistance du corps à cette force. Le moi est d'abord senti comme une résistance de l’esprit face au corps et pas comme une harmonie ou un bien être.

D’autres philosophes font du moi soit une illusion narcissique ("le moi est haïssable" de Pascal) soit une illusion intellectuelle (Hume nous dit que le moi n’est qu’une illusion de notre imagination alors que l’esprit n’est que le théâtre d’une succession de sensations sans lien entre elles).

Plus proche de nous la psychanalyse en fait le principal personnage d'un “ménage à trois”,  le moi étant tiraillé entre des pulsions primaires et des interdits sociaux qui le contiennent dans d'étroites bornes. Encore une fois même si un équilibre des forces est souhaitable on ne voit pas poindre d'harmonie ou de bien-être ici. Tout au plus peut-on espérer un équilibre précaire.

De manière plus récente encore, chez Sartre notamment, le moi conscient n'est que décalage par rapport à lui-même car seul le décalage, la médiation, permet la pensée. Pour se penser le moi doit bien se penser à partir d'une entité autre que lui-même, un non moi, un alter qui néantise le moi pour le penser. Le moi est une entité qui n’arrête pas de se rater, une espèce de fantôme.

Après tout quand je souffre je montre mon caractère, mon courage ou ma lâcheté, mon endurance ou ma faiblesse, la souffrance ou la difficulté me met à l'épreuve de moi-même.

Mais qui nous dit que ce n'est pas aussi et peut-être surtout quand nous souffrons que nous sommes vraiment "nous-même" ? Après tout quand je souffre je montre mon caractère, mon courage ou ma lâcheté, mon endurance ou ma faiblesse, la souffrance ou la difficulté me met à l'épreuve de moi-même. Voilà pourquoi l’épreuve de la dissertation philosophique est redoutable : elle nous met à l’épreuve de notre propre pensée.

Ainsi je voudrais proposer l'idée que l'on ne peut pas savoir de quoi on est fait sans une mise à l'épreuve, sans la confrontation à une difficulté, un problème, un questionnement.

Or la plupart du temps quand les gens sont mis à l'épreuve ou face à un problème ils veulent s'en débarrasser, résoudre ou dissoudre le problème, l'éviter, le minimiser ou le contourner. Rares sont ceux qui le contemplent et l'accueillent comme une occasion favorable de se mettre à l'épreuve, de voir de quoi ils sont faits. C'est pourtant cela que l'on appelle prendre de la hauteur.

Socrate n'était pas populaire car il mettait ses concitoyens à l'épreuve de leurs croyances, de leurs opinions et finalement d'eux-mêmes puisque nos croyances imprègnent fortement notre comportement. Il leur donnait ainsi l'occasion de réfléchir, d'étudier et de comprendre. La plupart le fuyaient comme la peste et on sait comment le pauvre homme finit. Une poignée de fidèles cependant, ceux qui avaient compris que la méthode socratique les aidait à mieux se connaître (dans le sens de s’évaluer) et surtout à mieux se choisir une vie bonne (puisque l'orientation de Socrate était morale : il entendait influencer les autres pour qu'ils se mettent à aimer plus la vérité que leurs affaires courantes et leur intérêt mesquin) le suivirent depuis le début, même si Socrate ne les ménageait pas. Ils voyaient la transformation que le questionnement du maître avait opérée en eux. Ils n'avaient pas trouvé leur "véritable moi" mais ils avaient trouvé un mode de vie qui leur permettait une cohérence entre leur comportement et leur discours.

Dès lors on pourrait dire que trouver son "moi" serait trouver sa vocation, sa voie, ce pour quoi on est fait, l'activité qui nous rend heureux, qui pour nous est sa propre fin. Pour les disciples de Socrate c'est de trouver le chemin de la vérité en tout moment et de la vie morale, consciente, maîtrisée et rationnelle.

L’épreuve c’est la conscience du décalage entre ce que nous sommes et ce que nous voudrions être : c’est ce qu’on appelle une dissonance cognitive.

La plupart des gens qui prétendent vouloir retrouver leur "moi" pensent que leur souffrance (qui les fait se sentir en décalage, "non moi") est le signe que leur “moi profond” n’est pas en accord avec ce qu’ils vivent au quotidien. Mais peut-être que la raison pour laquelle ils souffrent est justement qu'ils se sont déjà trouvés mais qu'ils n'ont pas voulu le voir. L’épreuve c’est la conscience du décalage entre ce que nous sommes et ce que nous voudrions être : c’est ce qu’on appelle une dissonance cognitive.

Un décalage trop grand peut nous anéantir. Ainsi Marguerite, cette femme (jouée par Catherine Frot dans le film éponyme) fortunée persuadée d’être une grande cantatrice alors qu’elle chantait abominablement, tombe raide morte le jour où pour la première fois on lui fait entendre un enregistrement de sa vraie voix. La vérité brute, nue, était trop dure à supporter, elle l’a submergée.

Les vérités sont certes bonnes à dire mais il faut parfois les dire en accompagnant le sujet afin qu’il ne défaille ni ne perde l’esprit.C’est cela que l’on pourrait appeler la bienveillance du philosophe, comme du médecin d’ailleurs : dire la vérité, toute la vérité mais ne pas la jeter et laisser le sujet seul avec.L'’accompagner pour qu’il en prenne la mesure et en reconnaisse également la banalité, l’universalité. Et oui nous ne sommes que des humains : nous sommes limités, bornés, nous nous berçons d’illusions, nous sommes vulnérables et orgueilleux, égoïstes et arrogants, menteurs et envieux. Mais nous pouvons penser ces tares et les commuer en qualités pour peu que nous en ayons le courage. Il semble donc que le courage soit une vertu cardinale comme Aristote l’avait bien pressenti. Car la lâcheté nous fait fuir la vérité et nous réfugier dans un moi aussi douillet qu’illusoire.

Nos amis pourraient bien nous dire la vérité mais eux non plus n’ont pas le courage d’affronter notre réaction, d’autant plus que nous pourrions bien en avoir autant à leur service. Alors autant rester dans un confortable jeu de dupes plutôt que de risquer d'affronter "un jugement".

Et si notre véritable moi avait toujours été déjà là, devant notre nez évident mais si peu attractif, si décevant, si peu excitant, si banal et ennuyeux ? Comme cette lettre posée sur la cheminée dans la nouvelle « La lettre volée » d’Edgar Poe.

Mais en admettons que nous acceptions de nous voir dans toute notre nudité et notre pauvreté, que faire alors de ce moi qui devient bien encombrant ? Le développer en ajoutant de nouvelles cordes à son arc ? Oui pourquoi pas. Nous nous lancerons alors à corps perdu ou plutôt à tête perdue dans de nouvelles activités toutes plus prenantes les unes que les autres : body combat, piano, zumba, Chinois, lecture de livres développement personnel, danse du ventre. Mais pourtant ces nouvelles compétences n'ajouteront aucun supplément à notre âme qui pèsera toujours le même poids insignifiant.

La solution serait peut-être de se débarrasser de ce moi, de le tuer ? Plusieurs options s'offrent à nous : nous en remettre à Dieu, au hasard, aux autres ou à la philosophie.

Dans le premier cas il faut avoir la foi, une révélation, une expérience mystique qui nous montrera que notre moi n'est que le signe de Dieu en nous comme disait Saint Augustin. Cela a bien marché pendant des siècles mais cette option semble en perte de vitesse ces derniers temps. Il y aurait peut-être aussi les religions orientales comme le bouddhisme qui prétendent que le moi est le grand responsable des souffrances. Seulement cette tradition orientale me parait tellement éloignée de notre civilisation occidentale individualiste qu’en adopter les principes poserait de gros problèmes.

Deuxième option, le hasard : nous pouvons jouer toute notre vie aux dés et soumettre toutes nos décisions au hasard, comme le personnage de Luke Reinhardt dans l'excellent roman L'homme aux dés : mais pousser cette expérience jusqu'au bout nous marginalise complètement car notre comportement devient complètement imprévisible pour autrui et pour nous. La société aura tôt fait de nous placer dans un asile psychiatrique ou dans une prison. En effet dans cette option toutes les expériences mêmes les plus extrêmes deviennent envisageables puisque tous les tabous sautent, tous les interdits sociaux s'épanouissent et deviennent autant d'occasions de transgressions. Cette méthode a un son succès, limité il faut le dire, dans les années soixante.

Reste la voie philosophique : celle qui entend non se soumettre au moi met le mettre à l'épreuve de la réflexion, penser le moi pour mieux le maîtriser. Mais cela implique un dédoublement de soi, une fracture au sein de notre être. Il faut faire dialoguer le moi empirique (celui de nos désirs, envies, besoins, peurs, espoirs) avec le moi transcendantal, celui de la pure pensée qui opère aussi en nous, qui peut tout questionner, tout penser. Travailler les compétences de la pensée c'est rehausser le moi transcendental face à la tendance dictatoriale du moi empirique. 

Le moi n'est ni un, ni deux, il est relation, il est dialogue. Permettre ce dialogue c'est travailler à notre hygiène mentale et spirituelle.

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