Le plaisir d'exercer sa pensée

10 mars 2011 par jerome lecoq

Pourquoi prend-on du plaisir à exercer sa pensée ?

Je me suis souvenu du livre « flow » que j’avais lu et cela m’a donné l’idée de vérifier si l’expérience de la pensée en groupe pouvait représenter une expérience de « flux ». Dans son livre Mihály Csíkszentmihályi décrit les critères de l’expérience de flux comme ainsi:

Tout d’abord il fait que les instructions et le but soient clairs. Dans un atelier de questionnement  le but est de répondre à une question et les instructions sont de ne le faire qu’avec quelques outils : poser une hypothèse (répondre à une question), poser une question, faire une objection le tout avec un principe régulateur : que le discours soit clair pour tous.

Ensuite il y a l’idée de faire une activité qui est légèrement plus difficile que ce que l’on a l’habitude de faire de sorte que la réussite de l’activité présente un certain défi. Il faut donc que chacun soit persuadé qu’il a les compétences à sa disposition pour répondre au défi (construire une pensée en groupe). Bien vite on s’aperçoit que tout le monde est capable de produire de la pensée : le rôle de l’animateur est d’instaurer une confiance mutuelle suffisante afin que les participants osent proposer leurs propres hypothèses. Il faudra également se débarrasser du « syndrome du bon élève » qui veut produire la bonne réponse comme à l’école , et au contraire exiger que le participant produise avant tout sa réponse, ni plus ni moins. Le début d’un atelier est souvent laborieux et il faut passer le cap du travail de l’épure de son propre discours après quoi la pensée se fluidifie et l’on ressent du plaisir à faire tourner sa propre pensée même si c’est douloureux à l’instar d’une séance d’abdominaux.

Ensuite il y a l’idée que l’activité soit « autotélique » autrement dit qu’elle soit une fin en soi et qu’elle ne soit pas assujettie à un but qui en enlève tout le plaisir. Ici aussi, même si la pensée est au service de la résolution d’une question,  c’est le processus de réflexion de groupe qui est important par les relations qu’il crée, les idées qu’il permet de faire évoluer, les résistances individuelles qu’il met à jour et les retournements de situation inattendus qui surviennent à l’occasion, par exemple, d’une digression. Bien souvent en effet on rentre dans des digressions par rapport au sujet initial qui, par un retour de situation inattendu, peuvent conduire à la résolution du problème. On a trouvé une pépite sur un chemin de traverse alors que le plan initial était plutôt de suivre la route balisée.

Puis vient le fait que l’activité produise un feed-back immédiat. Le regard d’autrui, les participants et l’animateur joueront ici à plein leur rôle de miroir pour que le sujet prenne une conscience aigue des présupposés et implications de son propre discours, souvent d’ailleurs à sa grande surprise. Le groupe est ainsi constamment sollicité pour valider la clarté du discours, la qualité d’une question et l’authenticité d’une réponse. De plus un espace et un temps sont ménagés par l’animateur pour que chaque participant puisse réfléchir ses interventions et interrompre les pulsions discursives si courantes dans les débats.

On voit donc bien que toutes les conditions sont réunies pour que le flux survienne chez plusieurs participants au moins, ce que ceux-ci ne manqueront généralement pas de dire à la fin de l’atelier par des remarques comme « j’ai eu l’impression de reprendre le contrôle de ma vie » ou « c’était dur au début mais je suis content d’être arrivé à produire ma propre hypothèse et à la faire évoluer grâce aux questions et objections des autres participants.