Le prétentieux

20 décembre 2016 par jerome lecoq

Il a toujours une citation prestigieuse à placer dans la discussion, dans le domaine de la neurobiologie ou de la physique quantique, (pourquoi choisir des domaines triviaux autant aller chercher la science pointue). Vous le reconnaissez ? Mais si, il vous parle tout le temps du cerveau droit/cerveau gauche et de la théorie de la relativité.

Il sait toujours vous recommander les livres qu'il faut absolument avoir lus pour être pertinent sur un sujet. Il adore « se nourrir » de tous les articles qui passent, surtout si leurs auteurs sont prestigieux, il est avide de connaissances, surtout si elles sont vite assimilables, car il a une bonne mémoire et a l'association d'idées facile. Il est assez proche de l’avide de ce point de vue, cf mon article : L'avide)

C'est aussi son problème d'ailleurs car comme les idées s'enchaînent vite et qu'il y en a beaucoup, cela se mélange dans sa tête. En général il n’est pas très clair et a du mal à s’engager dans une réponse.

Il est incapable de poser une question simple, dénuée de présupposés, car il ne s'intéresse pas à découvrir autrui ni à le comprendre mais à insérer au maximum son savoir dans les questions mêmes. Le mieux est de le laisser parler puis de lui poser des questions précises. N'essayez pas d'argumenter avec lui, il vous entraînera dans sa complication et vous noiera sous des masses d'informations aussi compliquées qu'approximatives.

Son problème cognitif est la perte de lien conceptuel, il manque de rigueur et procède par associations d'idées : tout cela fait riche mais au final l'édifice s'écroule sur lui-même par manque de cohérence. Il s'excite lui-même des connaissances subtiles qu'il a accumulées et rate souvent le fil de la discussion car il est trop occupé à penser à ce qu'il va pouvoir placer pour faire l'intéressant, l'intelligent. Il veut être aimé, admiré, c'est à cela que lui sert cette connaissance. Mais au fonds il n’a pas une grande opinion de lui-même, sinon pourquoi prétendrait-il ?

S'il aimait la connaissance pour elle-même il serait rigoureux, approfondirait et ne prétendrait pas. La plupart des grands scientifiques par exemple sont modestes et ne prétendent pas : ils savent ce que cela signifie de chercher, de travailler les concepts ou les théories, de se tromper, d’être contredit. La science avance lentement et laborieusement. Les scientifiques sont des besogneux plus que des exaltés.

Il y a des prétentieux dans toutes les disciplines avec un spécificité pour les disciplines intellectuelles : il est plus facile de prétendre savoir ou comprendre quelque chose de que de prétendre avoir accompli tel ou tel acte. Dans ce dernier cas il est facile de vérifier ce que vous avancez, il suffit de vous demander la preuve. Or le prétentieux n'aime pas montrer ce qu'il prétend avoir, il n'aime pas le tester, le mettre à l'épreuve. Il préfère avancer de manière fulgurante et partir vite, la rapidité est et la surprise sont son atout. Comme disait Coluche "il vous vend de l'intelligence mais il n'a pas un échantillon sur lui".

En atelier ou en consultation je le rencontre souvent sous la forme de l'homme ou de la femme qui se dit ouvert ou tolérant : posez-lui une question qui l'oblige à se positionner et il s'agace et se ferme à la discussion, touchez un point sensible et il se mue rapidement en autocrate. C'est comme les gens qui prétendent aimer "la richesse des points de vue" et qui ne supportent pas la contradiction ou pensent que "chacun pense comme il veut, c'est chacun son opinion" et qui veulent surtout ne pas changer la leur.

En philosophie on rencontre souvent ce schéma avec le professeur de philosophie qui ne peut s'empêcher de vous faire une leçon dès que vous parlez d'un philosophe ou qui se rigidifie dès qu'un propos lui parait vulgaire, trivial ou commun. Tout en oubliant que Descartes a fait l'apologie du sens commun. Mais le philosophe est au-dessus de tout cela et s’il y a bien une chose qui est trop commune pour lui c’est le sens commun.

Le prétentieux oublie rapidement ces bornes et profite de son savoir dans un domaine pour l'appliquer à un autre où il n'a pas de légitimité.

N'allons pas non plus jeter la pierre au prétentieux, nous avons tous quelque chose à prétendre, à revendiquer. Le problème est moins la prétention que les limites dans lesquelles elle doit se borner. Nous avons tous un domaine d'expertise sur lequel nous pouvons affirmer sans douter un certain nombre de choses. Mais le prétentieux oublie rapidement ces bornes et profite de son savoir dans un domaine pour l'appliquer à un autre où il n'a pas de légitimité. Et comme il peut avoir lui-même un certain prestige ou autorité dans son domaine, on a tendance à l'entourer d'un halo de crédibilité qui s'étend au-delà de son domaine.

C'est pour cela que Socrate dans les dialogues de Platon aime à utiliser des exemples d'artisans : l'artisan est celui qui pratique quotidiennement son métier et seul légitime pour en parler de manière véridique et pratique. L'architecte naval par exemple est donc capable de parler avec vérité sur la solidité des bateaux et les types de matériau qu'il convient d'utiliser pour les construire. Mais qu'il ne s'avise pas de parler de l'art de la navigation sous prétexte qu'il sait comment on fabrique les navires. L'art de la navigation c'est pour le navigateur. 

Socrate a un avantage sur tous les experts : il est un expert en questionnement et il sait déceler les prétentieux et les menteurs alors même qu'il ne possède aucune connaissance dans un métier particulier. C'est qu'il voit les contradictions internes au discours, contradictions qui mettent en évidence des contradictions externes, portant sur la validité de la connaissance. C'est ainsi qu'il arrive à faire dire au juge qu'il ne sait pas ce qu'est la justice, à l'homme politique qu'il n'a aucune idée du bien commun ou au général d'armée qu'il ne sait pas définir le courage. On comprend dès lors quelle est la vraie raison de la condamnation de Socrate : il mettait les prétentieux face à leur vacuité, à leur fatuité, leur vanité et ils étaient nombreux à Athènes.

Rien de nouveau sous le soleil me direz-vous.

Aujourd'hui le fait que des connaissances très pointues peuvent être accessibles facilement par tout un chacun nous donne mille occasions de prétendre savoir. Il parait que les médecins sont de plus en plus confrontés à des patients qui contestent leur diagnostic en se référant à des articles sur Internet.

Mais il n'y a pas que la prétention intellectuelle. Le prétentieux que j’appellerais “effectif” prétend savoir faire : ici on est proche du fanfaron, car celui qui prétend savoir faire un salto arrière par exemple risque à tout moment d’être en position de devoir prouver son dire par son faire.

On voit beaucoup cela chez les jeunes enfants que rien n’impressionne , qui prétendent pouvoir courir aussi vite qu'un adulte ou faire des dessins plus beaux que Picasso. Cette « surconfiance » est charmante car l'adulte envie l'enfant, lui qui au contraire tombe souvent dans la mésestime de lui-même. Quand vous demandez à un enfant de 4 ans s'il sait dessiner il vous répond “oui bien sur” et vous fait une fleur avec fierté par exemple. A partir de 7 ans déjà il est beaucoup moins assuré et commence à se dévaloriser et trouve qu’il ne sait plus si bien dessiner que cela.

Le contraire du prétentieux est l’humble selon le sens commun. Mais le problème de l'humilité est qu'elle est souvent fausse et masque la prétention. Nietzsche dénonçait en son temps l'hypocrisie des humbles qui prétendent, justement, ne pas avoir la science infuse ou ne pas être bons ou ne pas être sûrs ou certains mais sont en leur for intérieur pétris de certitudes et de leur bon droit, la première étant que personne ne doit s’élever au-dessus des autres, personne ne doit affirmer avec certitude, l'insécurité et la vulnérabilité étant élevées comme parangon de vertu. (voir mon article Attention fragile).

Le prétentieux comme le humble ont ceci en commun qu'ils ont un rapport complexé au savoir

Oui, on peut affirmer sans être certain, on peut dire que l'on sait sans se croire supérieur à autrui, on peut prétendre sans se prétendre supérieur. Le prétentieux comme le humble ont ceci en commun qu'ils ont un rapport complexé au savoir. Celui qui affirme le fait car il a une preuve raisonnable et suffisante pour avancer, ce qu'il considère malgré tout comme une hypothèse : il prendra alors avec légèreté et intérêt une objection sérieuse et remerciera l'objecteur de lui avoir donné l’occasion d'éprouver son savoir, et lui-même par la même occasion.

Le prétentieux comme l'humble craignent l'objection comme la peste. L'assertif, celui qui affirme de manière confiante et posée, ne fanfaronne ni ne se cache derrière son incertitude, ne s'excuse pas et ne met pas en avant son insécurité, il affirme simplement et attend (voire espère) qu'une objection se fasse, un peu comme dans les mariages quand le prêtre demande "que celui qui s'oppose à cette union le fasse maintenant ou se taise à jamais". C'est pour cela que celui qui affirme veut être le plus clair possible : à la limite s'il dit une bêtise il s'en apercevra lui-même et pourra s'auto-corriger, instaurant ainsi le dialogue avec lui-même. Ni le humble ni le prétentieux ne dialoguent : l'un est plein de son savoir et veut jeter de la poudre aux yeux, l'autre se prépare à inculper quiconque oserait affirmer quelque chose qui lui paraîtrait " exagéré".

Celui qui dit vrai exagère toujours pour les autres qui n'aiment pas la vérité qu'il annonce. C'est pourquoi il a tout intérêt à dire sa vérité de manière posée et rationnelle. Les vérités se disent sans émotion.

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