Le pusillanime

5 décembre 2016 par jerome lecoq

Tous ceux qui organisent des événements le connaissent bien : c'est celui qui se montre très intéressé par ce que vous lui proposez et que vous savez que vous ne verrez jamais le moment venu. Il est aussi sympathique et attachant que velléitaire.

Il fait pourtant montre d'un véritable intérêt au moment où vous lui parlez d'une chose, il est sincère au moment d'exprimer son enthousiasme mais il se dégonfle comme une baudruche au moment de passer à l'acte. La raison de faire ce qu'il avait dit ne lui parait plus aussi bonne, il commence à trouver de nouvelles raisons de ne pas faire ce qu'il s’était promis et ces raisons semblent de plus en plus pressantes et valables. Il hésite beaucoup entre de nombreuses sollicitations, il se triture l'esprit pour savoir ce qui est vraiment important pour lui.

Or ce qui serait important serait non pas ce qu'il pourrait faire mais la décision qui le conduirait à le faire : qu'il s'y tienne contres vents et marées. Il doit apprendre à tenir le cap même si les vents changent, quittent à diminuer la voilure. Ce qui lui manque c'est de la fermeté d’âme, de l'endurance et de l'abnégation. Le problème est qu'il s'écoute trop : il est trop « branché sur ses états intérieurs », il est quelque peu valétudinaire.  Il lui manque une assise, une colonne vertébrale intellectuelle et morale. Ce faisant il n'écoute pas autrui ni le vent du monde.

Comme il est aussi soucieux de ne froisser personne il fait de moins en moins de promesses. Quand on lui fait une proposition il répond "pourquoi pas ?" sans s'engager sur une date, il a presque besoin qu'on lui force la main au dernier moment. La peur est sa meilleure motivation : là il n'hésite pas, il se donne à fond pour ne pas tomber dans une situation périlleuse. Il a d'ailleurs beaucoup d'imagination pour envisager dans le détail tout ce qui dans la vie pourrait mal tourner. Il aime bien les sciences dures, les certitudes, les mathématiques qui permettent de se mouvoir dans les certitudes des choses démontrées. Pour peu qu'il en ait les capacités il fera un bon professionnel dans un domaine technique, un bon expert.

Il aime bien s'engager à moitié dans diverses activités puis y renoncer au dernier moment. Il sera à ce moment très imaginatif et rationnel dans les excuses données pour ne pas venir. Il ne voudrait pas qu'on pense à mal de lui, qu'il n'est pas fiable par exemple. Or il n'est pas fiable. Bien sûr il vous dira : « mes amis peuvent compter sur moi, mes collègues peuvent compter sur moi, je fais le boulot ». Et c'est vrai. Mais ne lui demandez pas de prendre des initiatives qui l'obligeraient à prendre des risques.

Il a toujours un bon exemple de tentative qui a lamentablement échoué qu'il actionne comme un épouvantail pour décourager par avance toute initiative risquée.

Le fait est qu'il est plutôt lucide sur lui-même et il sait qu'il aime bien son confort, sa routine, ses habitudes, ses connaissances rassurantes.

Si on lui fait remarquer qu'il manque d'engagement, de leadership il vous rétorquera qu'il est prudent, qu'il préfère se concentrer sur ses priorités du moment, qu'il verra cela plus tard. Il a toujours un bon exemple de tentative qui a lamentablement échoué qu'il actionne comme un épouvantail pour décourager par avance toute initiative risquée.

Finalement pour échapper à sa tendance à osciller entre plusieurs décisions possibles il a intérêt à se recréer artificiellement des situations d'urgence, à accélérer le temps. Le temps est son pire ennemi : en manquer l'oblige à passer en revue ses envies et ce qu'il peut faire en priorité. Il apprécie les contraintes extérieures qu'on peut lui donner, cela lui évite de gamberger et de ruminer toutes les raisons qui peuvent le pousser à faire ou ne pas faire telle action. Dans l'urgence il ne peut pas se perdre dans les détails ni les états d'âme, il faut décider un point c'est tout. Une décision est prise, quel soulagement, il a l'impression d'avoir franchi un cap important. Il a développé une certaine subtilité dans l'argumentation à force de peser le pour et le contre en toute situation et de laisser les choses en suspens pour les reprendre après. Il lui arrive de ne pas les reprendre et d'avoir un sentiment d'inachèvement.

Il est gêné de devoir se dédire, s'excuser pour des délais non tenus, des promesses non respectées, des engagements pris à la légère en période euphoriques et qui paraissent beaucoup plus lourds à tenir une fois que le vrai travail apparaît. Ce n'est pas qu'il rechigne à la tache c'est qu'il se retrouve inondé par trop de taches. Prendre des engagements remplit son existence, il aime déborder d'activités et de projets, si possibles ambitieux et à long terme : ainsi personne ne pourra lui en vouloir s'ils n'aboutissent pas.

Il aime les nouveaux concepts car ils lui évitent de s'ennuyer et lui donnent le sentiment qu'il est "dans le coup" mais il ne misera pas non plus dessus sa carrière. Il est toujours prêt à s'enrichir car il se voit en friche perpétuelle, en continuel changement. Pourtant pas grand-chose ne change en lui à commencer par sa pusillanimité. Il est en recherche de lui-même et sent une fragilité au fond de lui qui lui fait peur : il craint qu'il n'y ait là quelque chose de sensible qu'il ne faut pas trop toucher au risque d'une implosion, d'un éclatement interne.

Le pusillanime donc est faiblement animé, il manque de conatus, d'appétence, de « drive », de « chutzpah » comme on dit en Yiddish, de force vitale, de vecteur, de colonne vertébrale. Il est aussi de mauvaise foi car il n'arrive pas à lâcher complètement prise sur son destin et à se dire qu'il suit le mouvement. Il a des velléités de fuite, de sortir du mouvement, de changer de vie, de faire autre chose. Mais toujours la routine et la peur du vide reprennent le dessus et il se dit finalement qu'il n'est pas si mal comme cela, même s'il a bien une conscience floue que cela pourrait être mieux, qu'il n'est pas vraiment à sa place et qu'il aurait dû faire un choix plus radical. Alors il finit par se résigner et à fuir tout ce qui pourrait lui rappeler qu'il pourrait être quelqu'un d'autre, qu'il pourrait faire autre chose. Il se persuade qu'il aime et prend du plaisir à ce qu'il fait, il se met dans des collectifs où chacun se persuade de la même chose ce qui le conforte dans le sentiment qu'il a fait le bon choix, ou plutôt qu'il n'a pas fait le pire.

Certaines fois il se réveille la nuit en échafaudant des projets de reconversion ou de changement radical qu'il met de côté au réveil : ils ont pris une saveur beaucoup plus amère et âpre en se teintant des couleurs de la réalité quotidienne. Cela ne fera qu'une lubie de plus qu'un projet de plus à mettre de côté. A la fin de sa vie il n'aura été que la somme de ses projets inaboutis, jusqu’à tard on verra en lui un "potentiel" jusqu'au moment où il glissera du côté de ceux que l'on ne regarde plus comme porteurs d'avenirs mais chargés de passé. Ce pusillanime n'aura vécu sa vie qu'à moitié : ni heureux ni malheureux, ni aigri ni serein, il se fera une raison finale pour passer du mieux qu'il pourra la fin de sa vie. Il aura toujours été à côté de lui-même, il ne sera jamais devenu ce qu'il est ou plutôt sera toujours au contraire resté lui-même, le pusillanime.

Cet homme ou femme tiède j'ai l'impression de le rencontrer souvent et que la société le maintient en vie à coup de promesses de vie plus intense, plus agréable, plus pleine de sens. Finalement il aura toujours attendu comme un consommateur que le sens vienne à lui au lieu de sauter dedans à pieds joints comme les enfants dans les flaques d'eau.

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Commentaire de Maxime

17 novembre 2017 à 02:12 PM

C'est un bel article, et je retrouve beaucoup de mes réflexions sur moi-même étalées sur plusieurs années, vous devez avoir une très bonne connaissance de l'homme pour pouvoir synthétiser ainsi...

J'approuve le côté potentielle de la vie du pusillanime, seulement en puissance, mais aucun résultat concret à la fin. Quelqu'un qui se prélasse dans le bain de ses illusions en fermant les yeux à la vraie vie faite de choix. Il est en funambule entre le malheur et le bonheur. L'essence de son esprit se vide, rapetissit comme une peau de chagrin, aspirée non pas dans un néant inconnu, insaisissable par personne même par lui-même.

Celui qui est affligé de malheurs a en retour pour sa part du vécu. Mais la tristesse du pusillanime est singulière. existe, mais celle du pusillanime a pour origine sa propre disparition dans le rien. Il n'en ressort - s'il en sort - ni grandi ni transformé, seulement plus faible. Sortir de ce cercle vicieux est difficile, car si la volonté de vivre lui revient, il faut alors qu'il reprenne la construction de sa vie avec moins de force qu'avant.