Doit-on uniquement respecter ceux qui nous respectent ?

14 février 2018 par jerome lecoq

 

Le respect repose sur la connaissance d'autrui

Si l'on se fie à la définition du terme de respect, «aptitude à considérer le passé pour en tirer des conclusions sur notre attitude à adopter pour le présent" alors la réponse est clairement non. Le respect appliqué à l'être humain signifie que l'on doit connaitre ses actes passés afin de le respecter et le fait que quelqu'un connaisse mon passé et le juge digne de respect n'implique évidemment pas la réciproque. Par conséquent le respect se gagne, se mérite, et il n'y a pas de raison de respecter quelqu'un que l'on ne connait pas. C'est pourquoi la réputation est si importante dans la notion de respect : c'est elle qui vous précède et donne des raisons aux gens de vous respecter, sans même vous connaitre.

Si le respect se gagne, comme la confiance d'ailleurs, c'est que l'attitude qui domine a priori est le non-respect. Qu'est-ce que le contraire du respect ? L'irrespect, la familiarité, l'impertinence, la provocation ? Socrate était souvent accusé de manquer de respect à ses interlocuteurs, lui qui les interpelait personnellement sur leur manque de cohérence en réponses à ses questions, alors qu'il ne les connaissait pas ou uniquement justement par leur réputation (qui ne résistait pas longtemps à son questionnement). En leur manquant de respect il allait au fond de leur être et parlait directement à leur âme. Et finalement il faisait confiance à leur intelligence, à leur ressort, à leurs ressources, pour qu'ils se dépatouillent eux-mêmes des affres dans lesquelles ses questions les mettaient. Les moines Zen dans les contes Zen manquent souvent de respect à leurs disciples en les secouant, en leur parlant durement voire en les frappant afin que la leçon qu’ils veulent transmettre s’imprègne mieux en eux.

Et au fond n'est-ce pas une marque de respect pour la personne humaine que de ne pas respecter sa personne publique, sa personne sociale ?

Si l'on devait uniquement respecter les personnes qui nous respectent alors on ne respecterait pas grand monde. Et c'est effectivement le cas quand une personne agressive nous dit "si tu me respectes, je te respecte" phrase que l’on entend souvent dans les conflits sur le point de dégénérer en pugilats.

Mais si on respecte les gens a priori c'est que l'on présuppose quelque chose de respectable chez eux : qu’y a-t-il chez un être humain qui mérite le respect, avant de le connaitre individuellement ? Son humanité ? Mais l’être humain est tout à fait capable d’être inhumain et de faire des choses bien plus atroces que n’importe quel animal donc ce serait quelque peu aventureux de donner un tel crédit à ce curieux animal. Sa conscience ? Mais encore une fois elle lui fait faire le meilleur comme le pire. Sa sensibilité ? Mais pourquoi en aurait-il plus que les animaux ?

Le respect, cette fausse valeur à ne pas respecter

Il est bien difficile de trouver quoi que ce soit d'apriori respectable chez un inconnu c'est pourquoi nous posons l'hypothèse quelque peu provoquante que le respect n'est pas une valeur morale mais est uniquement une valeur sociale, superficielle et opérante dans certains contextes. Non un être humain n'est pas a priori respectable, ce qui ne signifie pas qu'il faille le détruire ni le mépriser : il faut le mettre à l'épreuve pour voir de quelle étoffe il est fait. Le respect pourra alors se bâtir, fort de cette connaissance de sa valeur.

Dans le respect il y a toujours la notion de distance (on dit se tenir à distance respectable ou tenir en respect pour indiquer qu'on tient la personne à distance, en général au bout de son fusil) : le respect serait ce qui nous tiendrait à distance d'autrui, ce qui nous empêcherait de l'envahir, de fusionner avec lui. Peut-on embrasser quelqu'un que l'on respecte ? En général on préférera lui serrer la main et le Français soucieux de l'étiquette a inventé le vouvoiement afin de maintenir y compris dans le langage cette distance de sécurité qu'une trop grande familiarité viendrait rompre. Ainsi celui qui me respecte se tient à distance de moi, quelque chose chez moi l'impressionne, lui inspire peut-être même la crainte ou l'admiration. Il y a quelque chose chez moi d'inaccessible pour lui, de presque sacré.

Cependant il y a une chose que tout le monde respecte : la force

Le contraire du "respectueux" est l'irrespectueux, le profanateur, celui pour qui rien n'est sacré. La jeunesse ne respecte rien dit-on souvent car elle n'a pas les mêmes valeurs ni les mêmes craintes que les anciens. Cependant il y a une chose que tout le monde respecte : la force. C'est pourquoi on utilise souvent la force contre la jeunesse qui se rebelle contre ses ainés. Les vieux ne respectent pas plus les jeunes d'ailleurs même s'il leur arrive de les envier en cachette justement pour leur capacité à ne rien respecter. Car le respect est fatigant, il faut se conformer à une étiquette, à des codes, à des règles implicites le plus souvent, ce qui implique qu'il faut savoir décoder les situations au risque de commettre des erreurs diplomatiques. Les enfants ne respectent rien eux qui n'ont pas appris de quoi il fallait qu'ils se tiennent à distance et on ne les respecte pas plus : on les aime en revanche notamment pour l'éventail des possibilités qu'ils n'ont pas encore épuisées, pour le potentiel qu'ils représentent et qu'ils actualiseront et anéantiront au fur et à mesure de leurs choix et par conséquent de leurs renoncements.

Si quelqu’un vous respecte et que vous abolissez la distance qui vous sépare de lui, comme lorsque le maitre entend sympathiser avec son serviteur par exemple, alors vous prenez le risque qu’il vous méprise en voulant qu’il vous aime. Ce qui montre bien que la valeur que vous aviez à ses yeux tenait justement à cette distance qu’il investissait de qualités quasi-magiques. Il vous respectait car il vous voyait foncièrement différent, supérieur, inaccessible, sacré : maintenant que vous vous rapprochez il ne vous voit que comme un des siens. Il peut par conséquent vous mépriser ou vous envier car on n’envie que celui qui nous est proche car on voit qu’il n’est pas si différent de nous. Le respect comme la crainte d’ailleurs est un bon remède contre l’envie.