Le séducteur

15 mars 2017 par jerome lecoq

Difficile pour lui de rester concentré sur la pensée et le côté objectif des choses quand la personne qui lui fait face lui plaît. Il est sélectif et ne veut pas plaire à tout le monde sans quoi il ne serait qu'un être en mal de reconnaissance. Non, lui a ses goûts et quand une personne à son goût lui fait face il trouve soudainement un regain d'intérêt pour le genre humain, lui qui habituellement n'est pas particulièrement intéressé par autrui. Mais face à une "cible" potentielle ce chasseur-né doit lutter pour garder la maîtrise de ses pensées et de son discours. Il sait bien que tenter la séduction dans le cadre d'une consultation philosophique* serait déplacé : la séduction rend complaisant car le séducteur veut plaire et rechigne à dire les choses comme il les pense s'il estime qu'elles renvoient une mauvaise image de sa personne. En “mode séduction” il est tout particulièrement sensible à son image, physique et intellectuelle. Il fait de nombreuses tentatives pour esquiver les questions qui l'obligent à se révéler, il fait de l'humour, de l'esprit, il minaude, taquine et se montre fantasque. Son attitude est très proche du joueur-tendance tricheur (cf le joueur - tendance tricheur)

Dire le jeu de la séduction, le montrer, c'est le tuer derechef.

 

Le praticien lui faisant face aura tôt fait de le mettre face à son comportement ce qui brisera instantanément le charme : dire le jeu de la séduction, le montrer, c'est le tuer derechef. Rappelé à l'ordre il sera d'abord déçu, se disant que son charme n'opère pas puis apeuré de devoir réfléchir sérieusement à ce qu'il est, lui qui n'aime pas trop cela. Il se voit superficiel et cela l'agace. Alors il va prendre le contre-pied et tomber quelque peu dans l'intellectualisme, ce qui aussi lui sera reproché comme nouvelle manœuvre pour séduire. Chassez-le par la porte et cet acharné revient par la fenêtre : on ne change pas un trait de caractère aussi rapidement.

Mais au fait pourquoi veut-il séduire ? Car ne nous y trompons pas, cet homme ne cherche pas l'amour durable fait de construction patiente de la compréhension d'autrui. Il veut plaire parce qu'il est amoureux de l'amour, il veut vibrer et faire vibrer. Mais la vibration demande de l'énergie pour être entretenue et il s'ennuie et se lasse vite : tôt ou tard il faudra rentrer dans la banalité du quotidien et accepter de voir l'émoussement rapide des premiers émois. Alors il commencera à regarder si l'herbe est plus verte ailleurs. Il est souvent en train de comparer ce qu'il a avec ce que les autres ont et qui lui fait envie. Sans être perfectionniste il est souvent insatisfait.

Il s'ennuie d'abord de lui-même car il pense qu'il ne se suffit pas à lui-même pour produire l'excitation dont il a besoin, il se trouve inintéressant et n'essaie pas de se séduire. Il pourrait après-tout tomber amoureux de lui-même tel Narcisse qui est plutôt un séducteur malgré lui. Mais lui ne s'aime pas et cherche dans la séduction un divertissement à l'ennui que lui inspire sa propre personne.

Alors il se tourne vers les plaisirs mais pas les plus faciles parce qu'ils impliquent néanmoins autrui. Il faut quand même séduire l'autre pour avoir l'impression de valoir quelque chose à ses propres yeux et cela ne marche pas toujours voire pas souvent pour peu qu'il manque d'assurance ce qui est souvent le cas. Alors il va plus souvent chercher la facilité : il sait à quel type de personnes il plaît, même si ce n’est pas son premier choix. Car quand une personne lui plait beaucoup il en vient plutôt à perdre ses moyens, à prendre peur, à être paralysé. Et un séducteur ne peut pas avoir peur, cela se voit trop dans son comportement et la peur repousse plus qu'elle n'attire.

C'est donc aussi un émotif mais dont l'émotion est activée particulièrement en présence de la beauté physique. Il a souvent été victime de ses propres illusions d'amour fou pour une personne aperçue quelques minutes et fantasmée le reste de sa vie.

S'il valorise la pensée, la réflexion et les travaux de l'esprit alors il devient scindé, en tension, dès que cette réflexion se produit dans le cadre d'un dialogue avec un autrui séduisant

Ces déceptions auront pu le rendre cynique et désabusé ou plus posé, plus distant face à ses emportements spontanés et autres coups de foudre.

Il a un côté rêveur et fantasque qui fait partie de son charme également. S'il valorise la pensée, la réflexion et les travaux de l'esprit alors il devient scindé, en tension, dès que cette réflexion se produit dans le cadre d'un dialogue avec un autrui séduisant.

Comme dit en début d'article, des pensées telles que "qu'est-ce qu'elle est belle, qu'est-ce qu'il est beau ou charmant" viennent parasiter le cours de sa réflexion et occasionnent des décrochages fréquents que son interlocuteur aura du mal à identifier. Évidemment celui-ci n'est pas très bien placé pour voir ce qui se trame, lui qui charme sans le vouloir.

Ainsi la laideur légendaire de Socrate était plutôt une force car s'il avait été beau les jeunes gens ne l'auraient pas écouté et auraient voulu s'attirer ses faveurs. Lui-même déclame souvent le trouble esthétique qui le frappe en dialoguant avec par exemple le jeune et bel Alcibiade : mais il sait se ressaisir et retourner à son amour durable : la vérité.

 

 

 

Malgré sa propre laideur le grand homme parvenait malgré tout, grâce à ses questions, à opérer un charme sur ses interlocuteurs, sans vraiment le chercher. Socrate aimait chacun de ses interlocuteurs, mais pas d’une manière personnelle : il les aimait comme médiateurs de la vérité et enfanteurs d'idées, il aimait la vérité à travers eux.

 

S’il arrivait que l’un de ses disciples tombât amoureux de lui il le manipulait habilement pour que son amour se détourne de sa personne et se porte vers la vérité. Il opérait ainsi une espèce de détournement stratégique de l’amour vers la vérité, une forme de manipulation bienveillante au nom d’un intérêt supérieur.

Avec tous les jeunes beaux hommes qu'il a séduits par son verbe il aurait pu bien en profiter d'autant plus que la pratique amoureuse entre maître et disciple était considérée comme normale : on appelait cela la pédérastie et ce nom n’avait pas la connotation ordurière qu’elle a prise de nos jours.

Mais il semblerait qu'il ait été, comme en tout, frugal en la matière.

C’est bien ce que nous souhaitons à notre séducteur, de la frugalité. La séduction est à pratiquer avec modération et ne peut constituer un mode de vie, comme Don Juan et les libertins l’ont appris à leurs dépens.

 

* Une consultation philosophique est un dialogue rigoureux et réflexif au cours duquel le philosophe-praticien fait travailler à son client les compétences et attitudes de la pensée, issues de la tradition philosophique depuis Socrate.

 

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