Le Temps des Magiciens

13 novembre 2019 par jerome lecoq

 

Une fois n'est pas coutume, je voudrais faire la recension d'un ouvrage que je recommande chaleureusement. Il s'agit de Le Temps des Magiciens paru tout récemment chez Albin Michel, par Wolfram Eilenberger.

Cet ouvrage nous déroule l'activité intellectuelle et la vie de quatre philosophes majeurs pour le XXème siècle, à une période à la fois d'intense bouillonnement culturel et scientifique, les années 20 mais aussi ferment des catastrophes humaines à venir, le fascisme, le nazisme, le stalinisme et la deuxième guerre mondiale.

Les 4 figures tutélaires de la philosophie de cette époque se croisent sans se rejoindre : Martin Heidegger l'exalté, Ernst Cassirer l'érudit optimiste, Walter Benjamin le velléitaire ésotérique et Wittgenstein le génie torturé.

Chacun a sa manière a fait l'histoire en philosophie.

Cassirer parce qu'il a systématisé l'étude du langage comme forme symbolique de l'humanité, Heidegger parce qu'il a réinventé l'ontologie laissée en jachère depuis Aristote (la "science" de l'Etre), Benjamin parce que…(personnellement je n’ai pas bien compris ce qu’a apporté Benjamin à la pensée mais je suis sûr qu’un lecteur plus intelligent que moi pourra combler cette lacune) enfin Wittgenstein après lequel le philosophe devait se cantonner à démystifier les illusions du langage.

Je ne rentrerai pas dans la synthèse des différentes visions du monde de ces philosophes, ce que le livre fait très bien par ailleurs, et qui constitue non le moindre de ses intérêts.

Au delà de la vulgarisation des principales avancées intellectuelles que représentent chacun de ces auteurs, le livre nous montre la cohérence (oarfois la cohérence dans l'incohérence) entre une oeuvre et la vie de son auteur. La radicalité pour Wittgenstein et Heidegger. Le premier cède son immense fortune à ses soeurs et vit comme instituteur de province dans une Autriche dont il exècre la stupidité de ses concitoyens. Le second se terre dans son chalet (die Hütte) pour réinventer l’homme à partir du Dasein et poussera l’opportunisme carriériste jusqu’à dire que “le Führer est la réalité de l’Allemagne” (il adhérera assez tôt au parti Nazi ce qui lui permettra d’assurer sa carrière à l’Université). La bohème et l'eclectisme intellectuel pour Benjamin, l'optimisme des Lumières pour Cassirer.

Il nous montre les différentes "galères" matérielles et sociales qu'ont traversé ces auteurs pour vivre leur philosophie jusqu'au bout.

Benjamin le bohémien (tendance SDF) qui navigue toujours sans le sou, réclamant des avances à ses éditeurs, remettant constamment à plus tard l'achèvement de ses oeuvres incompréhensibles qui lui ferment les portes de l’Université.

Heidegger l'ambitieux qui attend son heure pour prendre la place de ses maîtres au sein de l'Université, hésitant entre l'isolement dans son chalet dans la Forêt Noire et la vie cossue de sa maison de Fribourg.

Wittgenstein l'ermite qui fait le vide social autour de lui, homosexuel de surcroît ce qui ajoutait à son isolement affectif dans cette Autriche qui a vu naître Hitler au même moment (Wittgenstein et Hitler fréquentent paraît-il la même école primaire à la fin du XIXème siècle et sont nés tous deux en 1889) et qui navigue d'échec social en échec social, alors même que sa légende de philosophe génial est déjà construite après la publication du tractatus-philosophicus.

Seul Cassirer semble faire une carrière rectiligne au point de vue académique, devenant un érudit reconnu pour son étude encyclopédique des symboles à l'oeuvre dans la civilisation. Sauf que juif-allemand, il voit avec une certaine naïveté monter autour de lui les signes d'un antisémitisme profond que les accords de Versailles n'ont fait que raviver en humiliant l'Allemagne vaincue de la Première Guerre. On sent dans ce livre poindre la catastrophe qui allait précipiter toute l'Europe dans l'horreur de la guerre totale. 

On voit également la petitesse et la flagornerie dont ont fait preuve tous ces philosophes, à l'exception de Wittgenstein qui restera sans compromis, afin de conquérir la place tant rêvée de Professeur d'Université leur assurant des ressources financières stables et un statut social privilégié dans l'élite intellectuelle de leurs pays, l'Autriche et l'Allemagne en l'occurrence.

On rit des turpitudes de Benjamin ballotté au gré de ses amours fantasques qui le mènent de Berlin à Moscou, en passant par Capri. On souffre de la solitude torturée d'un Wittgenstein éternel incompris et constatant amèrement l'échec de sa vie sociale et affective : qu'il est dur de comprendre avant tout le monde, puisque vous ne pouvez partager avec personne votre découverte ! On s'agace de l'arrogance exaltée d'un Heidegger qui pense que tous les penseurs avant lui devraient être mis au placard sous prétexte qu'il dépoussière la métaphysique, mère de toutes les sciences selon Descartes. 

Tous ces philosophes que l'on ne connaît qu'à travers leurs oeuvres prennent ici corps et on comprend la genèse d'une oeuvre qui se fait presque toujours dans la douleur, sauf encore une fois pour Cassirer qui produit avec une régularité étonnante des sommes universitaires comme s’il repassait ses chemises. Et si on ne connaît pas leurs oeuvres, leur vie peut nous donner envie de franchir le pas. Avis aux amateurs.

L'auteur sait nous faire pénétrer dans l'intimité de ces grands hommes par le biais de leur correspondance multiple avec leurs collègues, leur femme, leur maitresse, leurs amis. On rencontre ainsi Arendt avec Heidegger pour la romance la plus connue (aussi célèbre qu’elle est contre-nature).

Et tous ces grands noms de l'Histoire intellectuelle se croisent : Russel et Keynes, Husserl, Adorno, Einstein, Horkheimer, Warburg. Juifs pour la plupart d'ailleurs.

L'ouvrage est didactique, plaisant à lire car il montre les synchronicités de tous ces penseurs dans ces années 20 pleines d'ébullition intellectuelle ( théorie des quanta, relativité générale, principes d'incertitude, Bauhaus, dadaïsme, surréalisme...) en pleine République de Weimar qui allait accoucher du 3eme Reich.

Sans se fréquenter personnellement (à part brièvement Cassirer et Heidegger lors de la mythique querelle de Davos) ils ont tous posé à nouveaux frais, au même moment, les mêmes questions : qu'est-ce qu'être un homme ? quelles sont les limites de la pensée ? comment faire face à l'angoisse de vivre ? en quoi la critique est une forme de dialogue ? en quoi le langage exprime-t-il symboliquement un appel vers la transcendance ? en quoi finalement l'homme est un animal métaphysique, même si au quotidien il se trouve empêtré dans des problèmes bien matériels et terre-à-terre. Humains, trop Humains.

Le Temps des Magiciens, par Wolfram Eilenberger, Paris, Albin Michel, 2019, 464p.

Dans: Recensions