Le têtu

23 février 2017 par jerome lecoq

 

A première vue il est ouvert, intelligent, sympathique et cultivé. Mais si vous rentrez dans un débat avec lui et que vous le contredites soyez prêt(e) à y passer un bon moment et à dépenser de l'énergie. Cet homme-là s'arc-boute contre tout ce qu'il trouve et résiste jusqu'à son dernier souffle, jusqu'au ridicule même. Plus il s'obstine et plus il se rigidifie et moins il voit ce qui lui arrive et ce qu'il fait. Il vaut mieux passer à autre chose et y revenir ultérieurement, une fois que son esprit se sera aéré.

 

Tant que la discussion ne porte pas sur ses opinions il fera un interlocuteur tout à fait valable : de bonnes idées argumentées, une attention à autrui, de l'écoute et de la pertinence

Quand il défend son opinion, aussi peu élaborée et irréfléchie soit elle, c'est de son honneur qu'il s'agit.

Comment se fait-il qu'il soit si ouvert lorsque l'on parle des autres et si obtus dès que son opinion est en cause ? Il se pourrait que son entêtement soit avant tout une question d'image : quand il défend son opinion, aussi peu élaborée et irréfléchie soit elle, c'est de son honneur qu'il s'agit.

Provoquez-le et c'est rapidement le duel qui s'instaure, du ad rem (discours sur le monde) on a vite fait de passer à l'ad hominem (interpellation du sujet parlant). Il a une idée et elle lui est apparue géniale, plus puissante que toutes les autres. Il a une forme de narcissisme intellectuel : il s'éblouit de ses propres fulgurances et ne comprend pas qu'autrui ne l’applaudisse pas en entendant sa profonde pensée.

 

 

Pourtant ces fulgurances sont souvent des idées tronquées : cela part bien mais cela finit en eau de boudin. Comme il a tendance à s'exciter sur ses idées, à devenir émotif (cf : l'émotif) au moment de les exprimer (c'est un grand moment d'entrée en scène voyez-vous, il va faire grande impression) il se précipite quelque peu, se rigidifie et oublie d'aller au bout, d'en considérer un aspect qui remet en cause la question. Mais il tient tellement à cette idée qu'il ne veut pas lui-même voir les objections qu'il aurait pu y faire et la sort trop chaude du four, pas encore bien démoulée.

D'un autre côté son idée le brûlait tellement qu'il lui fallait s'en débarrasser autrement elle aurait pu devenir une obsession. Mais maintenant qu'il a accouché de son bébé il s'agit de l'accompagner dans sa jeune vie et de le défendre becs et ongles de tous ces prédateurs prêts à le dévorer séance tenante. Il lui faut rapidement trouver des alliés sans quoi l'isolement le guette. Personne n'a envie d'être étiqueté comme "la tête de mule" de service.

Il est vrai que son caractère obstiné, tenace et pugnace est un atout pour lui dans d'autres domaines de la vie où ce n'est pas tant la souplesse d'esprit qui est requise mais la capacité de revenir incessamment à la charge, de « ne rien lâcher » comme dans le sport de compétition ou la vente par exemple. Mais contrairement au missionnaire qui a une mission (cf : le missionnaire), notre têtu peut varier d'opinions : l'important c'est de ne pas la modifier une fois qu'elle est exposée, pour ne pas perdre la face. Sous des allures intellectuelles cet homme (ou cette femme bien sûr) se soucie avant tout de son apparence, de l'image qu'autrui a de lui. Et pourtant il ne se rend pas compte qu'en termes d'images il n'est pas non plus bon stratège : mieux vaut voir son idée balayée par une belle objection et réduite à néant qu'assister au navrant spectacle d'une personne s'accrochant à son idée comme à un radeau sur une mer déchaînée, ne voyant pas que plus il s'accroche et plus sa situation est désespérée et finit par en devenir comique.

Paradoxalement, une fois qu'il se crispe il ne maîtrise plus son image et donne à voir le pire de lui-même : un homme prêt à toute la mauvaise foi du monde pour montrer qu'il a raison, quand bien même l'opinion de chacun quant à sa personne est déjà faite. Il fera un bon homme politique (cf : le politicien) s'il sait en plus manier les techniques rhétoriques qui lui permettent de décrédibiliser ses adversaires sans paraître méchant. La force qu'il peut déployer pour ne pas changer de position d'un iota est assez impressionnante à bien y réfléchir et on se plait à imaginer ce qu'il pourrait faire si cette énergie s’orientait plutôt vers l’approfondissement des idées des autres plutôt que vers une guerre de tranchées contre ses interlocuteurs. Il vaut mieux éviter les discussions en public avec lui et se trouver en compagnie de gens qui le connaissent. Ils connaissent son défaut et savent en rire.

 

L'humour sera à même de donner l'occasion à notre têtu de se voir un minimum de l'extérieur et de se tranquilliser face à son image

D'ailleurs pour le dérider, l'humour semble être l'arme fatale : avec le décalage soudain qu'il opère et la décontraction musculaire qu'il entraîne en cas de réussite, l'humour sera à même de donner l'occasion à notre têtu de se voir un minimum de l'extérieur et de se tranquilliser face à son image. Il ne s'agit pas de se moquer de lui mais par exemple d'exagérer sa pensée ou de voir de manière ironique les conséquences qu'elle pourrait avoir : car notre homme n'est pas contre une bonne partie de rigolade tant que cela lui permet de sauver la face.

Il lui faut travailler la souplesse de la pensée : prendre une opinion et aller vers son contraire et donner des arguments opposés à ce qu'il pense afin qu'il se familiarise avec l'altérité et sorte du "tout chez moi, tout pour moi".

Il faut qu'il sorte également de la fascination pour ses propres idées en écoutant autrui : le travail en groupe est un bon exercice d'ouverture pour lui. En se familiarisant avec d'autres manières de penser, avec d'autres idées, il apprendra à leur trouver de l'intérêt et à trouver les siennes moins géniales. Il verra que ses idées qu'il trouvait si profondes ne l'étaient pas vraiment lorsque des objections lui feront apparaître les failles dans son raisonnement, les présupposés illégitimes et les fausses évidences qui émaillent ses propos. Il se réconciliera avec ses propres limites et admettra que sa subjectivité n'est pas l'aune de toutes choses : certaines personnes disent des choses au moins aussi intelligentes et sans adoration particulière pour leurs propres idées. Elles se comportent comme d'humbles scientifiques qui avancent pas à pas sans prétendre avoir tout compris et accueillent les critiques avec intérêt comme une marque de respect pour leur travail.

 

 

Notre homme têtu a encore du chemin à faire. Il pourrait par exemple mettre son entêtement au service des idées d'autrui, pour défendre les idées que l'on a tendance à trop vite tuer dans l'œuf. Il existe l'inverse du têtu : celui qui a de bonnes idées mais a tellement peu confiance en lui qu'il s'en débarrasse à la première critique. Il faut mettre ces deux-là ensemble ainsi notre tête de mule se trouvera un nouveau cheval de bataille : défendre les idées opprimées pour en tirer le meilleur.

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