L'émotif

19 décembre 2016 par jerome lecoq

Il ne contrôle plus sa parole dès qu'un sujet le touche. Il intervient en réunion parfois sans rapport avec le sujet simplement parce qu'une émotion l'a traversé et que cela a déclenché une pensée et une envie compulsive de s'exprimer, sans tenir compte du rapport entre son intervention et le sujet de la discussion. Il lui arrive souvent de devoir s'excuser pour ses sorties intempestives : d’ailleurs en général il préfère s’excuser avant de parler, cela légitime mieux son propos, pense-t-il.

Il est souvent décalé et a du mal à suivre une discussion où il est émotionnellement impliqué. Pourtant il peut être très rationnel et logique lorsqu'il s'agit d'analyser un problème purement mécanique ou relevant de l'ingénierie. J'ai rencontré de nombreux émotifs chez les ingénieurs des Grandes Ecoles : ils savent vous expliquer de manière synthétique les phénomènes les plus complexes mais perdent tout esprit logique dès que le sujet les touche personnellement.

Il est surprenant d'observer cette quasi schizophrénie entre l'homme rationnel et l'homme irrationnel. On ne peut pas dire qu'il soit irrationnel car la rationalité est plutôt ce qu'il met en avant mais il est faible dès qu'un sujet le touche émotionnellement. Il se laisse emporter par ses émotions, elles le submergent et il perd ses moyens. Dès lors soit il a appris à se contrôler par divers moyens corporels soit il se complaît dans ses élans émotionnels et aime à s'y noyer. C'est un empathique qui réagit fortement aux émotions d'autrui et a du mal à dire non aux gens qui lui demandent des services et savent justement "le prendre par les sentiments".

Il a du mal à se donner des limites et ne compte pas ses heures, son implication peut être très forte ainsi que sa capacité de travail. Il peut en oublier jusqu'à ses propres besoins corporels et mettre sa santé en danger. Le « burn out » le guette. Alors parfois il dit stop de manière assez brutale et cela surprend son entourage. Il peut agir avec violence de la même manière qu'il est agi violemment par ses émotions. Le problème avec les émotions c'est qu'elles peuvent être à la fois violentes et mélangées. Parfois il se sent perdu dans une espèce de maelstrom qui l'attire vers son centre. Pour y échapper il lui faut se délester, s'alléger. Or ses émotions l’alourdissent, le plombent, l'emmurent parfois. Elles l'enferment dans leur incommunicabilité : il ne peut mettre des mots dessus, le langage est trop pauvre pour exprimer ce qu’il ressent. Or c’est un homme qui aime partager, il a un fonds généreux : il se sent alors impuissant et frustré, isolé.

 

Ce qu'il ressent dépasse toujours ce qu'il peut en exprimer rationnellement. Alors il perd confiance en la raison et se tourne vers des modes d'expressions alternatifs : les arts, le sport ou des techniques corporelles comme la méditation, la pleine conscience ou l’hypnose.

Il perd de l'intérêt pour la technique et la science ce qui faisait autrefois sa force. Les sciences dures et abstraites lui ont toujours paru faciles. Il a toujours eu une espèce d'intuition mathématique qui lui rendaient plaisants les problèmes à l'école. Et être un bon élève faisait plaisir à ses parents et comme il aime faire plaisir ce système a toujours bien fonctionné. Le problème est venu dans les domaines de la vie où la rationalité pure n'est pas requise, c'est-à-dire quasiment tous les domaines de la vie quotidienne. La philosophie l'attire pour son côté humaniste même s'il trouve beaucoup de philosophes trop abstraits et secs, comme dénués de toute émotion ce qui lui parait déplacé lorsque l'on traite de l'être humain.

Il aimerait pouvoir mettre à profit son esprit logique pour comprendre les autres et lui-même mais il doit lutter contre un double obstacle : ses émotions et celles d'autrui.

Il a toujours bien compris les choses objectives, les langages symboliques, les mécanismes, les systèmes complexes. Mais les êtres humains restent au fond un mystère pour lui, à commencer par le plus proche d'entre eux, c'est-à-dire lui-même. Il peut avoir tendance à se réfugier dans la technique pour ne pas avoir à parler de lui-même, ainsi il peut se cacher derrière un discours "jargonnesque" qui le protège et le rassure.

C'est aussi un tactile, il aime sentir les choses, les palper, les goûter. Il aimerait pouvoir mettre à profit son esprit logique pour comprendre les autres et lui-même mais il doit lutter contre un double obstacle : ses émotions et celles d'autrui. Comme il n'arrive pas à se mettre à distance sa pensée est confuse, il se laisse embarquer dans la subjectivité d'autrui et n'ose pas exiger de la clarté dans ses dialogues. En effet il a peur d’offenser son interlocuteur comme lui-même se sent rapidement offensé. Et contrairement à Dieu il ne pardonne pas facilement à ceux qui l’ont offensé. Les émotions laissent des traces profondes dans son âme.

En matière de dialogue il aime que les choses se fassent "naturellement", il n'aime pas interrompre les gens ni poser des jugements sur eux, il est très courtois et respectueux, est très friand des formules de politesse qui ménagent la susceptibilité de chacun, il est délicat dans les relations humaines. Il juge les relations dans le travail souvent violentes, il voit partout un "manque de respect" des “besoins émotifs” de chacun. Il a dû s'y faire pourtant et a fait partie du système pendant longtemps mais il le rejette aujourd’hui, cela l'a épuisé, le pauvre homme y a laissé quelques plumes.

Il s'est donné pour des causes qui l'ont déçu et il préfère maintenant être à l'extérieur. Il n'aime pas le lien de subordination qui le contraint dans sa liberté. Pourtant il ne voit pas que ses émotions l'emprisonnement peut-être plus encore que la hiérarchie et l'autorité. Au moins la contrainte hiérarchique est-elle extérieure et objectivable, il pouvait composer avec. Ses émotions en revanche...

 

Comme ses émotions le font sortir du cadre facilement, il a besoin d'avoir un cadre dans toute relation humaine, il veut savoir où il met les pieds, il est assez méfiant dans ses rencontres avec autrui. Les situations où la raison doit primer alors que l'on parle de soi lui déplaisent, le rendent mal à l'aise car ses émotions et sa raison entrent en conflit. Cependant il peut prendre sur lui et se ressaisir s'il a affaire à un interlocuteur qui le fait réfléchir sur lui rationnellement. Il n'aime pas cela mais il en perçoit l'intérêt au-delà du désagrément immédiat. Il peut faire un interlocuteur tout à fait créatif et productif dans la pratique philosophique à condition qu’il prenne un peu sur lui.

S'il n'a pas acquis dans les études ou dans son métier cette rigueur scientifique alors son mode de fonctionnement est proche du chaos. Il est entièrement gouverné par ses émotions et imprévisible. Ses humeurs sont changeantes rapidement et il peut s'avérer aussi bien charmant qu'exécrable. Il est lunatique, impétueux et inconséquent, il est craint pour ses sautes d'humeurs, ses colères homériques et injustes envers ses proches. Mais on lui pardonne s'il a un talent spécial, une expertise particulière qui est d'ailleurs le seul domaine où ses émotions le laissent tranquille. Quand il est à sa tâche il y est à fond et malheur à qui viendrait le déranger. Evidemment il ne peut pas travailler en équipe, c'est un loup solitaire qui sort de temps en temps de sa tanière. On le fréquente car on le connaît, on l’a plus ou moins domestiqué et même son imprévisibilité finit par être prévisible.

Ses collaborateurs savent comment et quand le prendre, seules certaines personnes sont habilitées à lui parler. S'il parvient par un heureux ou malheureux concours de circonstances à une position de pouvoir, il a tout du dictateur capricieux. Il recrute et licencie sur un coup de tête, a ses chouchous et leur montre de l'affection sans vergogne pour les autres, intervient directement dans les affaires de tout le monde, veut avoir un œil sur tout et ne supporte pas de parler à des intermédiaires même si les managers essaient de faire le tampon face à leurs équipes qu'ils essaient de protéger contre cet homme imprévisible. Au fil du temps se sera développé autour de lui une garde rapprochée qui fera écran entre lui et le reste des collaborateurs. Ses prises de parole en public seront contrôlées. Il a fini par comprendre que son caractère était contre-productif même s'il avait pu être à l'origine de son succès, de son talent particulier (pour la vente, pour entrepreneuriat, pour la technique ou la politique) et il sait désormais se protéger de lui-même : il est de loin son pire ennemi. Il a appris à composer avec des contre-pouvoirs, ne serait-ce que ses actionnaires partenaires qui essaient de tempérer ses excès car ils ne veulent pas tuer la poule aux œufs d’or.

Il ne fait pas la séparation entre vie privée et professionnelle et a un style paternaliste et familier avec chacun. Il a pu développer une véritable amitié avec des collaborateurs de longue date, même s'il reste un fond de distance méfiante du côté du collaborateur qui reste un subordonné et en a bien conscience, même si notre homme parle de son entreprise comme d'une "grande famille".

Qu'il soit de tendance rationnelle ou irrationnelle, l'homme émotif a appris à se connaître de la manière "dure" : c'est en se cognant contre la rugosité du monde et des autres que son image lui a été renvoyée. Il a bien vu que sa subjectivité n'était pas fiable et ses intuitions souvent trompeuses. Il lui a fallu du temps et des combats et il est plus apaisé maintenant, surtout quand vient l'âge avec sa baisse de force vitale et d'intensité des émois. Il commence à rentrer dans un dialogue plus objectif et dépassionné avec lui-même.

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