L'enfermement par l'imagination ou l'entendement

14 décembre 2018 par jerome lecoq

 

 

Enfermement

"Ce qui est donné est donné, pensent les uns. Tout est possible, pensent les autres. Nécessité fait loi. Ou bien, rien n’est exclus. Les premiers s’enferment dans leur entendement. Les seconds s’enferment dans leur imagination." (O. Brenifier)

 

Il y a des personnes qui s'enferment dans leur imagination. Voilà une idée à rebrousse-poil. On pourrait penser au premier abord que l'imagination justement nous permet de nous évader d’une réalité trop banale ou trop maussade. Que l'on pense à l'enfant en classe qui se met à rêvasser d'ailleurs en regardant les oiseaux par la fenêtre. Rêver est une manière de s'évader de son enfermement physique. L'imagination fait galoper l'esprit sans limites en dehors des bornes que la raison lui assigne en temps normal, elle enchaine les idées les unes aux autres sans souci de lien logique ni d'articulation solide. Elle est pure liberté.

Cependant aucune liberté n'est pure : la liberté a besoin de contraintes pour s'exprimer. Etre libre sans être responsable c’est tomber dans les pires excès de la subjectivité, dans la tyrannie des plaisirs.

Bienfaits et limites de l'imagination

L'imagination est cependant fondamentale notamment pour les expériences de pensée qui présentent des paradoxes. Einstein, paraît-il, quand il a découvert la théorie de la relativité restreinte, s'est imaginé chevauchant un photon en tenant un miroir devant lui et s’est posé la question : « Est-ce que je verrais mon visage dans le miroir ? » (la théorie dit non parce que la vitesse-lumière est une vitesse limite).

L'imagination nous permet d'explorer en pensée de nouveaux territoires, d'élaborer des théories qu'il nous faut par la suite confronter à la réalité afin de les confirmer ou de les infirmer. Si Einstein n'avait pas imaginé l'impossible probablement qu'il n'aurait pas fait cette audacieuse avancée théorique. Mais on voit bien dans cet exemple qu'imagination et entendement (en l'occurrence le raisonnement mathématique) marchent main dans la main et se nourrissent l'un l'autre. Le "tout est possible" peut être intéressant lorsque nous sommes soumis à une tâche créative, mais l’imagination est ici utilisée comme une injonction afin de ne pas rester dans les limites strictes de la rationalité. (C’est ce que les Anglo-Saxons appellent thinking out of the box).

Mais le « tout est possible » sans contrainte n’en reste qu’au niveau du wishful thinking (la pensée qui prend ses désirs pour des réalités).

Ceux pour qui tout est toujours possible s'exposent à bien des misères : la première est que cela va contre le principe de réalité. Ce sont les enfants pour qui « tout est possible » parce qu’ils sont encore dans une pensée magique : ils pensent que leur vouloir va changer la réalité comme par magie.

Non, tout n'est pas possible, il n'est pas possible que le soleil ne se lève pas demain. C'est tellement peu probable qu'en faire l'hypothèse serait absurde et que je passerai pour fou comme Don Quichotte qui se battait en armure contre des moulins à vent.

La deuxième est que cette attitude est anxiogène : si tout est possible alors toutes les catastrophes deviennent possibles. Il est possible que l'ascenseur tombe dans le vide, que l'avion que je prends s'écrase, que mon enfant soit écrasé par une voiture, que je meurs d'un cancer dans un mois. Après tout le désordre est en général plus probable que l'ordre alors le tout est possible penche plus sûrement du côté du chaos. Le « tout est possible » n’est tenable que si l’on vit sous la protection d’un parent qui nous rassure en nous montrant que non justement tout n’est pas possible.

A moins que « tout ne soit possible » parce que « si je le veux, je le peux », formule qui pose la toute-puissance de la volonté et mise sur les ressources individuelles pour dépasser tous les obstacles qui se mettront entre nous et notre objectif. Le problème devient alors celui du sacrifice : à quel prix tout devient-il possible ? Mais je dois bien ici faire appel à ma raison afin d’évaluer ce que je suis prêt à sacrifier pour atteindre mon but, à défaut de quoi je risque de me perdre dans l’obsession de mon objectif.

La rassurante nécessité

Pour échapper à la peur que le ciel nous tombe sur la tête et autres superstitions on se réfugiera  dans le donné, dans l'entendement, dans la rationalité logique ou empirique.

Pourtant notre entendement aussi peut nous enfermer. Quiconque a un peu voyagé aura vu que ce qu'il tenait pour logique et rationnel ne l'est plus transposé dans un autre contexte. La rationalité humaine est pétrie de présupposés que nous acceptons, (et heureusement pour notre vie pratique), sans nous poser de questions.

Il n'est pas logique de rester sur le trottoir quand le feu est vert pour les voitures alors que ne se profile aucune voiture à l'horizon. Ce n'est pas logique pour un Parisien car le Parisien pense à sa sécurité individuelle : aucune voiture à l'horizon donc aucun risque et donc pas la peine d'observer la règle. Cela l'est pour un Allemand : le fait qu'il n'y ait aucune voiture n'a rien à voir avec le fait que la loi doit être respectée qui dit que quand le feu est vert pour les voitures il est rouge pour les piétons et on ne traverse pas. L'argument est ici moral : on s'est donné des règles communes alors cela n'a pas de sens de les transgresser, ne serait-ce que parce que l'on donnerait un très mauvais exemple aux enfants toujours prompts à enfreindre les règles. Individualisme vs civisme : deux logiques qui ont chacune leur logique. Celui qui se comporte comme un Parisien en Allemagne ou comme un Allemand à Paris sera inadapté et s'enfermer dans sa logique ne l'aidera pas. On peut dire que chaque nation s’enferme ainsi dans un entendement national.

Se tenir dans l'entre-deux

L'entendement, la rationalité a besoin de souplesse pour revenir sur ses propres présupposés et la logique humaine déroge bien souvent à la logique formelle : par exemple on ne peut parler correctement une langue si on ne comprend pas les métaphores, l’ironie ou les diverses formes de rhétorique qui ne disent pas ce qu’elles disent littéralement. Celui qui ne comprend que la littéralité, qui s’en tient au donné formel uniquement, se coupera d’une énorme partie de la compréhension et donc des autres. C’est un problème que l’on retrouve par exemple dans certaines formes d’autisme où les malades ne comprennent pas le double langage et le sens figuré en général.

L'entendement doit ainsi savoir jouer avec ce qui dépasse le donné : les ambiguïtés, les incertitudes, l’humour, la métaphore, l’art, le flou, les émotions, le désir...Par exemple l'humour et l'ironie ne sont pas des attitudes apparemment rationnelles, elles disent des choses fausses et attendent pourtant qu'autrui en retire un sens. Avec l'humour on joue avec la "pensée de derrière" comme dirait Pascal : les personnes hyper-rationnelles goutent en général peu l'humour et l'ironie mais s'en tiennent à l'immédiat du donné, au sens littéral. C'est très rationnel mais nie une grande part de la réalité.

De même l'entendement ne peut pas percevoir les codes, les règles culturelles implicites à l'œuvre dans toute culture de manière plus ou moins prononcée. Par exemple il faudra déceler le "non" derrière un "oui" d'un asiatique qui ne veut pas perdre la face par exemple afin d’être efficace dans sa communication.

L’imagination doit rester dans des bornes qui lui viennent de l'extérieur l’entendement doit sortir des bornes qui lui sont données, l'une doit se limiter l'autre doit se libérer. Mouvement dialectique de deux facultés qui jouent ensemble dans l'esprit, jeu de deux facultés qui provoque du plaisir intellectuel selon Kant. Le jeu de ces facultés entre elles est lui, libre. Entendement et imagination doivent se soutenir l'une l'autre de manière dialectique afin d'élever la pensée et l'âme, l'une sans l'autre ne sont que fantaisie aliénante ou logicisme psychorigide.

Le donné n'est jamais que "donné", il faut aussi l'interpréter et il n'existe aucun « constat objectif » en ce bas monde, (voir l'article Les faits sont des constructions mentales) hormis quand nous avons un accrochage avec une voiture : tout donné, même celui qui parait le plus objectif et le plus indiscutable, est toujours soumis à interprétation.

De même tout produit de l'imagination sera en-dessous de la capacité d'invention du réel : "There are more things in Heaven and earth, Horatio, than are dreamt of in your philosophy. " fera dire Shakespeare à Hamlet dans la pièce éponyme.

L'entendement est requis pour ordonner le chaos du monde et le « tout est possible » nous plonge dans le néant de l’infini des possibilités, dans la dispersion, l’indécision et l’inaction. Il faut toujours se donner des contraintes : la page blanche est une épreuve terrible quand on n'a pas de pression, que cela soit sous la forme d'un format, d’un point de vue imposé ou d'une date limite. « Donnez-moi un point d'appui et je soulèverai le monde. » disait Archimède selon la légende. N’importe quel point mais un point quand même.

L’ouverture infinie du champ des possibles comme l’implacable nécessité sont deux poisons mortels pour la pensée : gardons-nous bien d’en abuser.