L'entrepreneur

20 décembre 2016 par jerome lecoq

C'est un homme (femme) pressé(e), souvent en retard. Il a toujours mille choses à faire, il court après le temps. Il vit dans le réel, le concret mais c'est un rêve qui l'anime : créer une affaire, développer son entreprise, la faire croître. C'est un jardinier : il plante la graine puis l'arrose et s'occupe de sa plante comme d'un enfant, d'un bébé. Il peut d'ailleurs avoir plusieurs enfants, créer une plantation pour peu que ses ambitions, son talent, son travail et la chance coïncident. Il a plusieurs problèmes à résoudre par jour, plusieurs dizaines de décisions à prendre, chacune à son niveau. Il réfléchit vite, très vite, trop vite parfois. Quand les choses et les hommes avancent lentement, ce qui est presque la norme pour lui, il trépigne d'impatience, s'agace. Il a une entreprise à faire tourner, des clients à conquérir, des salariés à payer à la fin du mois, des fournisseurs le plus tard possible, son banquier à tenir à distance lorsque le découvert approche. Il a des concurrents à regarder de loin, un marché dans lequel il doit se faire une place, sa place. Il est conscient de la précarité de la vie, de son entreprise, de la fragilité de cet équilibre qu'il a su créer. C’est peut-être pour cela qu’il veut créer une œuvre qui lui survive : c’est une manière pour lui d’échapper à la mort dont il a peur qu’elle le surprenne avant qu’il ait fini de faire ce qu’il doit faire.

Il recherche la stabilité, la sécurité pour son entreprise que ses salariés ont et qu'il n'a pas. Il a beaucoup de responsabilités, de soucis. Mais comme disait Heidegger le souci est le mode fondamental du Dasein, de l'être-là. Et lui il est complètement ici, il est de plain-pied, engagé, impliqué, concerné. Comme si sa vie en dépendait. C'est d'ailleurs le danger qui le guette : son énorme implication peut lui faire faire des excès qui mettent sa santé mentale et physique en péril. Si son entreprise échoue alors c'est le début de l'enfer : non seulement la déception voire la honte d'avoir échoué, en tout cas pour ce qui est de l'entrepreneur français, mais aussi la honte et la culpabilité de devoir se séparer de ses collaborateurs qu'il était si content d'avoir fait monter à bord. Au moins a-t-il la consolation de savoir qu'ils auront l'assurance-chômage. Pour lui c'est la procédure juridique qui s'enclenche et les problèmes financiers personnels qui menacent, sans compter l'angoisse de sa famille qu'il doit en plus rassurer. S'il l'a vécu une fois il ne voudra pas recommencer l'expérience.

Cette jonglerie intellectuelle qui l’oblige à passer constamment d’un sujet à l’autre nécessitent de sa part une bonne souplesse, une agilité cognitive et comportementale qui en font un homme accompli, performant, solide, adapté.

Heureusement qu'il a de la ressource et de l'énergie à revendre, toujours de nouvelles idées en projet : c'est un homme qui se projette sans cesse, tout en ayant à faire face à des problèmes très concrets et présents. Il est dans le présent et dans l'avenir, en permanence. Cette jonglerie intellectuelle qui l’oblige à passer constamment d’un sujet à l’autre nécessitent de sa part une bonne souplesse, une agilité cognitive et comportementale qui en font un homme accompli, performant, solide, adapté.

L'entrepreneur pourrait être notre héros moderne, surtout dans un pays comme la France où en plus de développer son "business" il doit faire face à une machine administrative et fiscale parfois déroutante, souvent lourde et pesante. A n'en pas douter s'il y avait un championnat des aptitudes humaines des entrepreneurs, le Francais serait parmi les meilleurs du monde.

Cependant les qualités qui ont fait de lui un entrepreneur et lui ont permis de créer une activité, de la valeur et de la richesse diront certains, peuvent aussi le desservir lorsqu'il sera question de faire grandir son entreprise dans la durée. Il a besoin de recruter des talents et de les impliquer, de les emmener avec lui, de les tirer. Il doit aussi, si possible, être un meneur d'hommes. Il a probablement la vision sinon il ne serait pas là où il est. Mais c'est autre chose que de la faire partager à des collaborateurs qui ne sont pas passés par ses étapes, qui ont des motivations différentes des siennes, des aspirations différentes. Pour eux c'est un travail certes passionnant et dans lequel ils peuvent être impliqués mais ce n'est qu'un travail, ce n'est pas une nouvelle forme de vie qu’ils ont inventée, c’est une manière de gagner sa vie. L'entrepreneur vit son entreprise et son entreprise vit en lui, c'est sa vie comme une oeuvre d'art : il la façonne, la cisaille, la fait grandir, la protège, se bat pour elle.

Cette vocation, ses salariés ne l'ont pas nécessairement même si l'entrepreneur peut la leur faire vivre par procuration par son exemple. L'entrepreneur peut être fascinant s'il est en plus charismatique.

Mais s'il n'a pas ce don de la communication authentique, ce charisme qui fait qu'on a envie de le suivre, de partager son rêve, alors peuvent commencer les problèmes. Il est possible qu'il n'ait pas la fibre humaine et qu'il soit cassant et abrupt avec ses collaborateurs, générant une forme de crainte autour de lui. Il aura pu perdre de nombreux collaborateurs de valeur à cause de ses excès d'humeur et de son intransigeance, du côté arbitraire et souvent injuste de certaines de ses décisions, de son style autoritaire favorisé par le fait qu'il a tous les pouvoirs dans son entreprise.

Ou au contraire peut-être est-il introverti, mal à l'aise pour faire des critiques ou dire clairement les problèmes à ses collaborateurs et qu'il laisse se développer des incompréhensions, des malentendus, des non-dits qui finissent par se transformer par pourrissement en conflits latents qui deviendront réels dès que la première crise extérieure leur en donnera l'occasion. Et la il faudra bien qu'il tranche, la mort dans l'âme, non sans avoir essayé d'éteindre le feu par la diplomatie et la bienveillance.

Le problème est que la limite est ténue entre la bienveillance et la complaisance. Or la complaisance peut être mortelle pour un entrepreneur. Il ne peut jamais s'endormir sur ses lauriers à l'intérieur comme à l'extérieur, il doit évaluer la situation objectivement, sans états d'âme, puis décider en fonction de ce qui est mieux pour son entreprise et pas pour son plaisir personnel.

C'est la marque des grands entrepreneurs que de savoir se retirer quand il est temps pour eux. A ce moment l'entrepreneur devient un philosophe, capable de se voir de l'extérieur objectivement et de décider en fonction du vrai, du bien, voire du beau s'il a le sens de l'esthétique.

Ce qu'il a créé le dépasse désormais, il ne s'agit plus de lui, en tous cas plus que de lui. Il doit mettre de côté ses affects, se détacher de ses préférences personnelles et faire ce qui est mieux pour son entreprise. Et cela peut le conduire à s'exclure lui-même de son oeuvre, comble du sacrifice. Il peut en arriver à la conclusion qu'il n'est plus l'homme de la situation, qu'il n'est plus objectivement le mieux placé pour continuer ce qu'il a créé. C'est la marque des grands entrepreneurs que de savoir se retirer quand il est temps pour eux. A ce moment l'entrepreneur devient un philosophe, capable de se voir de l'extérieur objectivement et de décider en fonction du vrai, du bien, voire du beau s'il a le sens de l'esthétique.

Mais souvent il n'aura pas cette distance et cette lucidité, ce courage non plus et il fera “le match de trop” qui conduira son entreprise au déclin et amènera peut être même ses associés à se débarrasser de lui comme un malpropre.

Mais pour l'heureux entrepreneur qui non seulement sait créer son entreprise, communiquer sa vision et en plus emmener humainement mais sans complaisance ses collaborateurs dans son aventure alors tous les espoirs sont permis. S'il est ouvert et fait confiance a priori il aura une équipe où les gens se disent les choses telles qu'elles sont, prennent des décisions en autonomie tout en consultant le collectif par le dialogue, avec une culture de la saine confrontation permettant de croiser les points de vue, d'approfondir les situations et les problèmes et surtout d'en déceler les opportunités cachées. Un entrepreneur sait voir dans tout obstacle une opportunité. Ou s'il ne le fait pas lui-même il sait mobiliser son équipe pour qu'ensemble ils trouvent un certain nombre d'options acceptables et dont le risque peut être évalué. Ce qui n'empêche pas qu'in fine il devra prendre la décision et en assumer les conséquences. C'est le poids de la décision qui le rend seul et peu enclin à partager ses délibérations : il craint que ses hésitations soient interprétées comme un signe de faiblesse. Pourtant, comme tout philosophe, il doute beaucoup et parfois de lui-même : sa grandeur est alors de partager authentiquement ses doutes sans craindre qu'ils ne soient exploités contre lui mais dans la confiance que ses employés réagiront en hommes raisonnables, capables de l'aider à prendre la bonne décision et à supporter la vérité. C'est peut-être alors qu'il prendra le visage d'un héros des temps modernes.

C'est un homme responsable, qui assume ses décisions, qui ne se cache pas parce qu'il ne peut pas se cacher. C'est aussi pour cela qu'il est légitime qu'il retire le plus de fruits de sa récolte puisqu'il a pris le plus de risques.

L'entrepreneur doit réunir des qualités de courage, d'implication avec de l'esprit critique, du sang-froid et une certaine forme d'empathie suffisante pour comprendre les émotions d'autrui sans se laisser emporter par ses propres émotions : il ne peut se permettre de lâcher la barre au milieu de la tempête pour se lamenter, il lui faut garder le cap et la traverser le plus rapidement possible. S'il ne réunit pas toutes ces qualités il lui faudra suffisamment d'humilité pour le reconnaître et se faire entourer par des compétences complémentaires avec lesquelles il partagera le pouvoir.

Non, un entrepreneur ne peut pas être égoïste ni intéressé que par l'argent, c'est autre chose qui le motive, peut-être la recherche d'une forme de transcendance à travers son entreprise.

Que peut la pratique philosophique pour l'entrepreneur ?

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Je suis philosophe-praticien et pratique la consultation philosophique. C'est un travail rigoureux qui permet de travailler et d'améliorer des capacités et compétences cognitives tout en faisant émerger la manière dont vous pensez et vous reliez à autrui et au monde. Si cette pratique vous intrigue je vous invite à me solliciter pour une consultation en guise de découverte.

Cette consultation peut se faire soit à mon cabinet à Paris soit à distance via la plateforme Zoom. Comme c'est un travail qui dure une heure et demie complète et qui nécessite une préparation de ma part je fais payer cette consultation. Si le travail vous intéresse il y a possibilité de le poursuivre en individuel ou en collectif pour un nombre déterminé de séances.

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