Les consolations de l'existence : 7 - Inventer la réalité - Les lettres de mon moulin

26 septembre 2017 par jerome lecoq

 

L’être humain souffre. De ses limites, de sa finitude, de la distance entre son être et ses aspirations, de la fracture de son être, éclaté entre diverses aspirations ou pulsions, de la tension entre son individualité et son entourage. Pour compenser, pour traiter sa douleur à défaut de la guérir, nous nous inventons des consolations, diverses manières d’exister qui nous permettent de survivre existentiellement. Certes, on peut aussi nommer cela « projet de vie » ou « manière d’être ». Nous le nommons consolation. Et nous relisons divers auteurs dans cette perspective, afin de comprendre comment chacun de nous se console, chacun à sa façon.

Inventer la réalité

Dans son recueil d'histoires courtes intitulé «Les lettres de mon moulin», l'auteur français du 19ème siècle Alphonse Daudet relate l'histoire de Maître Cornille, une anecdote simple et touchante de Provence. À cette époque d'industrialisation, les usines remplaçaient rapidement les moulins à vent traditionnels pour broyer le grain : étant plus productifs et moins chers, les meuniers abandonnaient leurs activités. 

Mais comme l'histoire le raconte, un propriétaire de moulin semblait résister à cette la tempête de la modernisation: Maître Cornille. Tout le monde le voyait tous les jours sur son âne, traversant le village, souhaitant bonjour à tous ceux qu'il rencontrait. Et quand on lui demandait comment allaient les affaires, le vieil homme paraissait toujours satisfait : il montrait les grands sacs de farine de chaque côté de l'animal et rassurait tout le monde «Tout va bien, mes enfants». Finalement, quand il mourut, des voisins pénétrèrent dans son moulin et découvrirent que les sacs étaient en fait pleins de poudre de plâtre.

 

Bien sûr, les réalistes prétendront que cet homme vivait dans l'illusion, affirmant qu'il aura peut-être même été fou, puisqu'il ne pouvait pas faire face à la réalité. Nous pouvons appeler cela une lecture psychologique de la narration. Mais il y a une autre façon d'interpréter cette histoire, plus philosophique. Nous pourrions dire que cet homme a réfuté la réalité inhumaine et brutale qui l'entourait, et quand tout le monde y céda, refusa courageusement de l'accepter. Il a résisté à ce qu'on peut appeler le désenchantement du monde, son manque de poésie, sa fascination pour l'efficacité et l'utilité, son absence de charme. Il est ainsi devenu une sorte de héros dans le village, témoin vivant d'autre chose, un monde où la relation humaine était encore essentielle. Il est resté une sorte de mystère et a mis au défi l'évidence, obligeant chacun à prendre conscience du présent et à s'interroger, à interroger ses habitudes, au lieu de s'endormir dans l'évidence et la norme.

Évidemment, on peut voir dans le personnage de Maître Cornille la fabrication d'un mythe, avec toute l'illusion qu'il porte. Mais admettons que, dans une certaine mesure, nous nous livrons tous à ce genre de comportement : nous inventons ou réinventons la réalité telle qu'elle nous convient, nous re-décrivons des événements du passé, ou du présent, comme une forme de consolation. Bien sûr, nous pouvons attribuer une dimension pathologique à ce schéma, mais nous pouvons aussi voir ce mythe comme l'expression de notre liberté et notre créativité, en tant que moment fondateur de l'existence.