Les consolations de l'existence : 12 - La création - Balzac

30 novembre 2017 par jerome lecoq

(Traduction de l’anglais Marie Vilain)

L’être humain souffre. De ses limites, de sa finitude, de la distance entre son être et ses aspirations, de la fracture de son être, éclaté entre diverses aspirations ou pulsions, de la tension entre son individualité et son entourage. Pour compenser, pour traiter sa douleur à défaut de la guérir, nous nous inventons des consolations, diverses manières d’exister qui nous permettent de survivre existentiellement. Certes, on peut aussi nommer cela « projet de vie » ou « manière d’être ». Nous le nommons consolation. Et nous relisons divers auteurs dans cette perspective, afin de comprendre comment chacun de nous se console, chacun à sa façon.

Dans “le chef-d’œuvre inconnu”, Honoré de Balzac raconte l’histoire du vieux maître peintre Frenhofer dans sa quête de perfection de son art. Alors qu’il rend visite à son collègue Porbus, accompagné du jeune Poussin, il le félicite pour la qualité de sa peinture Marie l’Egyptienne. Il commente la composition en expert puis finit par ajouter qu’elle lui paraît inachevée. En quelques coups de pinceau, Frenhofer transforme la peinture : Marie l’Egyptienne prend littéralement vie sous les yeux ébahis des spectateurs.

Frenhofer admet ensuite que malgré ses compétences, il n’arrive pas à finir son propre chef-d’œuvre La Belle Noiseuse, le portrait d’une belle courtisane entrepris voilà plus de dix ans, car il lui manque le modèle idéal, une femme qui le conduirait à la perfection dont il rêve.

Poussin lui propose sa propre maîtresse comme modèle. La fille est si belle que Frenhofer, inspiré, termine son projet rapidement. Mais lorsque Poussin et Porbus viennent pour admirer le résultat final, tout ce qu’ils parviennent à voir n’est qu’une petite partie d’un pied, perdu dans un tourbillon de couleurs. La déception visible sur leurs visages pousse le maître au désespoir. Le lendemain, Frenhofer meurt après avoir mis le feu à son atelier.

Tout le problème de l’art, bien représenté dans ce roman, est la création et la reproduction, de la vie en particulier, forme la plus haute et la plus belle de l’existence. Une compétition avec Dieu en quelques sortes, une quête d’absolu. « Vous croyez avoir copié la nature, vous vous imaginez être des peintres et avoir dérobé le secret de Dieu ! Prrr ! » Les artistes, conscients de leurs propres limites, malgré leurs prétentions, se désespèrent d’atteindre la perfection, se désespèrent de donner vie à leur production. « Ta création est incomplète. Tu n’as pu souffler qu’une portion de ton âme à ton œuvre chérie ». Parfois, apercevoir juste un instant la beauté inhérente à la création suffirait à étancher leur insatiable soif. « Ô ! pour voir un moment, une seule fois, la nature divine, complète, l’idéal enfin, je donnerais ma fortune … Comme Orphée, je descendrais dans l’enfer de l’art pour en ramener la vie. » Envisager une telle impossibilité est pour le pauvre artiste une motivation, une source de consolation et une source de désespoir.



Dans: Consolations