Les consolations de l'existence : 16 - L'héroïsme - Lord Jim

31 janvier 2018 par jerome lecoq

 

L’être humain souffre. De ses limites, de sa finitude, de la distance entre son être et ses aspirations, de la fracture de son être, éclaté entre diverses aspirations ou pulsions, de la tension entre son individualité et son entourage. Pour compenser, pour traiter sa douleur à défaut de la guérir, nous nous inventons des consolations, diverses manières d’exister qui nous permettent de survivre existentiellement. Certes, on peut aussi nommer cela « projet de vie » ou « manière d’être ». Nous le nommons consolation. Et nous relisons divers auteurs dans cette perspective, afin de comprendre comment chacun de nous se console, chacun à sa façon.

Lord Jim, héros de Joseph Conrad, a commis son propre péché "originel", et il passera sa vie à essayer d'oublier ou de se pardonner lui-même. Beaucoup d'entre nous vivent avec le souvenir troublant d'une action qui a marqué notre vie, en tant que victime ou en tant que coupable, un souvenir qui devient le sujet central de notre existence, une lutte pour notre estime de nous-même et notre dignité.

Jim est un jeune homme cultivé et idéaliste, rêvant d’actes héroïques, en mer. Après une formation laborieuse, où il affronte déjà certaines de ses faiblesses, il devient le premier lieutenant d'un bateau de passagers. Là, avec le capitaine et quelques membres d'équipage, il abandonne le navire qu'il pensait être sur le point de couler, laissant derrière lui des centaines de passagers, plus tard récupérés en toute sécurité. Au cours du procès qui s’ensuit, l'équipage est bien sûr vilipendé et condamné, et Jim, le seul à se présenter, perd honteusement son brevet d’officier de marine. Un membre du jury, le capitaine Charles Marlow, narrateur du livre que l’on retrouve dans d’autres romans de Conrad, prend néanmoins fait et cause pour Jim. Intrigué par le jeune homme, il décide de l'aider à trouver une nouvelle activité. Mais avec son premier poste et les suivants, tout se passe de la même façon: Jim est courageux et réussit, mais son passé finit toujours par le rattraper. Quand les gens autour de lui apprennent son passé, il a honte et ne peut le supporter, et il s’enfuit.

Alors Marlow lui trouve un poste dans un village malais, loin de la société. Là, Jim parvient à gagner le respect, à lutter avec succès contre un bandit féroce et à protéger la population contre un chef local corrompu. Acclamé, il est baptisé Lord Jim par la population. Mais son destin n'est pas pacifique. Il cherche les actes héroïques, s'engage dans de nombreuses aventures, impliquant le combat, le complot, la jalousie, la trahison et la vengeance, en gardant une attitude plutôt courageuse et noble. Il est finalement tué d'une manière très injuste, une forme de suicide.

Jim est déchiré entre la nature de son moi misérable, la misérable réalité de la société et ses idéaux de grandeur. Il combat la médiocrité du monde, mais cette médiocrité se loge aussi bien dans son cœur même. Son plan héroïque d’existence supérieure est une simple image miroir de son propre sens de la décrépitude. Insupportable.

Dans: Consolations