Les consolations de l'existence : 8 - La Raison - Les mémoires d'Hadrien

12 avril 2018 par jerome lecoq

 

L’être humain souffre. De ses limites, de sa finitude, de la distance entre son être et ses aspirations, de la fracture de son être, éclaté entre diverses aspirations ou pulsions, de la tension entre son individualité et son entourage. Pour compenser, pour traiter sa douleur à défaut de la guérir, nous nous inventons des consolations, diverses manières d’exister qui nous permettent de survivre existentiellement. Certes, on peut aussi nommer cela « projet de vie » ou « manière d’être ». Nous le nommons consolation. Et nous relisons divers auteurs dans cette perspective, afin de comprendre comment chacun de nous se console, chacun à sa façon.

En 1951, Marguerite Yourcenar a publié des Mémoires d'Hadrien, où elle a recréé la vie et la mort du grand empereur romain. L'ancien chef médite sur son passé, ses triomphes et ses échecs, son amour pour Antinoüs et sa philosophie. Dans le dernier chapitre, Patientia, il est vieux et malade, la mort arrive, et il se console par la méditation et la contemplation des idées, par la raison. Il souffre physiquement, il pense au suicide, mais il ne veut pas abandonner les plaisirs et la jouissance de la vie, même si son corps le trahit lentement. Il nous prévient contre un «combat sans gloire contre le vide, l'aridité et la fatigue, la nausée de l'existence, conduisant à un désir de mort», bien que «la possibilité perpétuelle de suicide m'a aidé à supporter l'existence avec moins d'impatience, de même que la simple présence d'une potion sédative a un effet apaisant sur un homme souffrant d'insomnie.» De plus, il ne veut pas montrer d'indifférence à ses amis, et il considère qu'un empereur ne peut se suicider que pour des raisons d'Etat.

Il se penche sur l'éternité du moi, étant conscient de sa propre identité, une entité irréductible s'opposant à toute forme de néant. «Je crois parfois voir et toucher à travers les crevasses du moi, le sous-sol indestructible et éternel. Je suis ce que j'étais; Je meurs sans changer ... cette force que j'étais est encore capable d'utiliser plusieurs autres vies, afin de bâtir des mondes différents".

Il porte un regard critique et lucide sur la condition humaine, sans désespérer, se réjouissant de sa contribution à la paix dans le monde. Il trouve la beauté dans l'existence, dans l'amour, dans l'harmonie de l'univers. "La vie est atroce, nous le savons. Mais précisément parce que j'attends peu de la condition humaine, les périodes de bonheur, de progrès partiel, les efforts de recommencement et de continuité me semblent autant de prodiges qui compensent presque l'immense masse de maux, d'échecs, de négligences et d'erreurs. Les désastres et les ruines viendront, le désordre triomphera, mais de temps en temps, l'ordre aussi."

En attendant, il trouve le bonheur dans l'élégance de l'écriture, en attendant le doux apaisement de la mort, le réconfort ultime, la seule véritable consolation .

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