Les consolations de l'existence : 3 - Être immortel(e) - Dorian Gray

9 octobre 2017 par jerome lecoq

L’être humain souffre. De ses limites, de sa finitude, de la distance entre son être et ses aspirations, de la fracture de son être, éclaté entre diverses aspirations ou pulsions, de la tension entre son individualité et son entourage. Pour compenser, pour traiter sa douleur à défaut de la guérir, nous nous inventons des consolations, diverses manières d’exister qui nous permettent de survivre existentiellement. Certes, on peut aussi nommer cela « projet de vie » ou « manière d’être ». Nous le nommons consolation. Et nous relisons divers auteurs dans cette perspective, afin de comprendre comment chacun de nous se console, chacun à sa façon.

On est informé assez tôt sur l’avenir de Dorian Gray : « Il est d’une nature simple et belle. Ne le gâtez pas. N’essayez pas de l’influencer. Votre influence serait mauvaise. » Mais l’être humain n’est pas fait pour perdurer dans l’enfantillage ou au paradis. Ainsi notre héros découvre la réalité. Le plaisir des sens, le pouvoir de séduction, le frisson de la gloire, la multitude d’amours. Mais également l’inévitable vieillissement et la mort, le déclin de la grâce, l’orgueil et l’humiliation, la trahison et la jalousie, la colère et la haine, la confrontation au mal.

L’artiste célèbre Basil Hallward, fasciné par Dorian, peint son portrait, tandis que Lord Henry, un aristocrate hédoniste, expose ses théories esthétiques. Le jeune homme commence à croire en effet que seule la beauté vaut la peine d’être recherchée. Voir sa propre image, si bien rendue, et entendre le séduisant discours qui flatte ses oreilles, créent en lui un impact profond. Il était naïvement gracieux et avenant, il devient fasciné par lui-même, par son charme et son élégance, en découvrant son propre pouvoir de séduction. Mais avec la prise de conscience arrivent la perversion, l’obsession de soi et le narcissisme, la peur et l’avidité provoquant un brûlant désir d’éternité. Cela suscite chez Dorian l’envie de voir son image peinte vieillir à sa place, et son souhait est réalisé instantanément. Un cadeau empoisonné, comme toute forme de consolation.

A partir de là, même si sa propre apparence reste intacte, il va observer sur le tableau tous les mouvements de son âme, indélébiles et impitoyables. Au fil des événements, il observe crûment sa propre vanité et cruauté. Lorsqu’il décide de se repentir et de faire le bien, cela ne fait qu’ajouter une vilaine touche d’hypocrisie. Alors il décide d’enfermer le tableau et de s’adonner à la débauche effrénée, refusant de voir les conséquences. Il continue de goûter à tous les vices possibles sans remords ni arrière-pensées. Il va jusqu’à tuer Basil Hallward lorsque celui-ci lui rappelle, 18 ans après la peinture oubliée, à quel point son image est devenue difforme et hideuse, comparée à son propre visage inchangé. Finalement, las de lui-même, Dorian détruit la peinture. Plus tard seront retrouvés un vieil homme inconnu, flétri et décrépi, et le tableau, revenu à sa beauté originelle. Il n’est jamais trop tard pour la réalité.

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