Les consolations de l'existence : 13 - Le futur - Pénélope (l'Odysée)

6 décembre 2017 par jerome lecoq

(Traduction de l’anglais Marie Vilain)

Par Oscar Brenifier

L’être humain souffre. De ses limites, de sa finitude, de la distance entre son être et ses aspirations, de la fracture de son être, éclaté entre diverses aspirations ou pulsions, de la tension entre son individualité et son entourage. Pour compenser, pour traiter sa douleur à défaut de la guérir, nous nous inventons des consolations, diverses manières d’exister qui nous permettent de survivre existentiellement. Certes, on peut aussi nommer cela « projet de vie » ou « manière d’être ». Nous le nommons consolation. Et nous relisons divers auteurs dans cette perspective, afin de comprendre comment chacun de nous se console, chacun à sa façon.

Dans l’Odyssée, Homère nous raconte l’histoire d’Ulysse parti guerroyer à Troie, puis qui passa vingt années à sillonner les mers, rencontrant de nombreuses aventures, toujours projetant de rentrer chez lui. Pendant cette longue période, son épouse Pénélope reste à Ithaque,souffrant de l’absence de son mari, mais attendant patiemment son retour.

Pour l’épouse fidèle, la plénitude réside dans une réalité future qui, elle l’espère, va finir par s’accomplir. Pendant cette période, de nombreux hommes débarquent sur l’île, prétendant épouser Pénélope et reprendre le royaume. Ils font continuellement pression sur la pauvre reine pour qu’elle reconnaisse la mort de son mari et accepte d’épouser l’un d’eux. Pendant ce temps, ils mangent, boivent, prennent du bon temps et abusent de l’hospitalité forcée qu’ils imposent à la maison d’Ulysse.

Pour résister, Pénélope doit gagner du temps. Elle invente un subterfuge à même de duper ces envahisseurs. Elle prétend tisser un linceul pour le vieux père d’Ulysse, affirmant qu’elle choisira un prétendant lorsqu’elle aura terminé son consciencieux travail. Mais chaque soir, après avoir tissé toute la journée, elle défait une partie du linceul réalisé, suspendant éternellement le terme de son labeur.

Dans ce faire et ce défaire, on peut aussi distinguer une suspension du temps. Symboliquement, elle réduit à néant le douloureux présent, le révoquant ou le congédiant, chaque jour la rapprochant du futur, promesse qui murit forcément de jour en jour. Tout au long de cette période de latence, elle connaît le doute, elle vacille : parfois elle veut mourir, parfois elle envisage d’épouser un des prétendants.

Elle est tant habituée à vivre dans le futur, cette merveilleuse promesse qui n’arrive jamais.

Quand enfin Ulysse rentre, vieux et déguisé, elle refuse d’abord de le reconnaître. Elle invente une compétition pour déterminer si cet homme est vraiment son mari, bien qu’apparemment elle l’ait déjà reconnu. Dans un sens, elle recule l’échéance, prenant le présent pour décevant, refusant de lui accorder toute valeur. Elle est tant habituée à vivre dans le futur, cette merveilleuse promesse qui n’arrive jamais. Ainsi elle conçoit une nouvelle épreuve, demandant à Ulysse de lui dire un secret qu’il est seul à connaître, quand enfin le présent lui impose sa réalité.

 

Dans: Consolations