Les femmes se posent-elles plus de questions ?

18 juillet 2016 par jerome lecoq

Les femmes se posent-elles plus facilement des questions que les hommes ? Ont-elles une plus grande facilité à la remise en question ? Si j'en juge par la plus grande majorité de femmes que je reçois en consultation ou qui participent à mes ateliers dans les entreprises, j'aurais tendance à répondre oui.

 

Je trouve les femmes en général plus réceptives que les hommes à la réflexion sur elle-même et sur les autres. Le "dialogue philosophique", ou le "questionnement socratique" étant en général perçu par les hommes comme une prise de pouvoir, ils résistent aux questions. Il est vrai que pour accepter d'un inconnu un questionnement serré et qui déstabilise le sujet il faut opérer un certain abandon de sa volonté de contrôle, un abandon de sa peur de dire des bêtises ou de son image. Je constate qu'en général les femmes sont plus ouvertes à cet exercice et y voient une manière d'approfondir des questions qu'elles se posaient déjà avant que je ne les questionne. Elles s’abandonnent plus facilement semblerait-il

Je sais ce que vont dire certains : “c'est du sexisme, les hommes aussi se posent des questions et réfléchissent sur eux-mêmes !” C'est vrai mais j'ai remarqué qu'ils sont moins nombreux et surtout qu'ils sont moins persistants dans le questionnement, ils veulent plutôt rentrer dans un bras de fer, dans une joute avec le praticien pour lui montrer qu'ils "ne se feront pas avoir" et le phénomène est le même avec mes collègues féminines qui font l'exercice avec des hommes.

Je pense donc que la relation au pouvoir est moins crispée chez les femmes, elles se laissent plus facilement mener dans une danse dont elles voient intuitivement qu'elle les aide à clarifier des problèmes ou éclaircir leurs idées sur un sujet.

Pourquoi les femmes seraient-elles plus sensibles au questionnement existentiel, à l'importance de bien se connaitre et de bien connaitre leur rapport au monde et à autrui ?

 Peut-être y a-t-il un lien avec le fait qu'en tant que mères virtuelles ou actuelles, elles prennent plus au sérieux leur rôle d'éducatrice des enfants. Or pour éduquer un être il faut avoir des directions à lui inculquer, des principes de vie. Et pour cela il faut y avoir un peu réfléchi auparavant. Car n’oublions pas que les enfants questionnent leurs parents et qu'ils les obligent à réfléchir à leur propre système de valeurs. Beaucoup de femmes élèvent leurs enfants seules, en ont souvent la garde principale et sont par conséquent plus impliquées par la force des choses dans leur éducation. Et j'ai l'impression (peut-être fausse) qu'en général encore les femmes, y compris au sein du couple, s'investissent plus dans l'éducation des enfants que leurs conjoints (les statistiques qui corroboreraient ou infirmeraient mes dires sont les bienvenues).

Éduquer ce n'est pas seulement (voire pas du tout) reproduire la manière dont nous avons été éduqués : c'est improviser tous les jours face à des problèmes moraux, pratiques, existentiels. De surcroit l’éducatrice, dans ce rôle nouveau, se trouve face à un être de plus en plus autonome mais dont elle est malgré tout responsable, qui "challenge" l'autorité, veut contourner ou enfreindre les règles et souvent questionne de manière tout à fait légitime et pertinente leur bien-fondé. “Pourquoi dois-je être polie et dire bonjour à la dame même si elle sent mauvais et que cela m'énerve qu'elle m’appelle "mon poussin ?" demande la petite fille à sa maman ? “Pourquoi je ne peux pas prendre de la grenadine si toi tu bois du vin à table ?”  “Pourquoi tu ne m'achètes pas le même vélo que celui de ma copine Chloé ?"

Même si elle ne se privera pas, pour couper court aux questions, de répondre parfois "parce que je te le dis c'est comme ça", une femme ne pourra pas s'empêcher de se demander : “mais c'est vrai elle a raison pourquoi je l'embête avec cette dame qui n'est elle-même pas polie, pourquoi je m'autorise des choses que je lui interdis par ailleurs, c'est normal qu’elle ne comprenne pas.”

Donc la femme-mère-éducatrice (et je ne rajouterai pas « gestionnaire de la maison ») va apprendre la suspension de son jugement pour trouver des arguments raisonnables, elle va se questionner elle-même pour remettre en question ses propres schémas éducatifs, va passer au crible ses principes de vie pour voir si ils sont si bien qu'il soit nécessaire de les transmettre à ses enfants. Elle repensera à sa propre éducation et à tous les manquements de ses parents : veut-elle vraiment que sa fille en passe par là aussi ?

 Le père prendra moins le temps de cette réflexion il sera plus dans l'arbitraire de l'autorité (“tu le fais parce que je te le dis et parce que je suis ton père ») dans la relation de pouvoir. La mère sera plus dans l'explication, le questionnement et l'empathie. Je vais peut-être me faire taper par tous les “masculistes” (existe-t-il un équivalent de féministe mais pour les hommes ?) du réseau pour avoir une vision caricaturale du rôle des femmes et surtout des hommes dans l'éducation. (je connais aussi des pères qui sont dans l'empathie et la compréhension et des mères dans l'arbitraire de l'autorité).

La femme-mère-éducatrice  va apprendre la suspension de son jugement pour trouver des arguments raisonnables, elle va se questionner elle-même pour remettre en question ses propres schémas éducatifs, va passer au crible ses principes de vie avant de les transmettre à ses enfants

 Quoiqu'il en soit c'est un fait que je constate que les femmes ont plus d'appétence pour la remise en cause et le questionnement d'elle-même. En revanche elles seront souvent moins à l'aise avec la conceptualisation et la logique, avec l'exigence de clarté et de positionnement à chaque instant ce qui dissoudra quelque peu l'efficacité d'une question.

J'entends souvent dire chez une femme : "c'est nuancé, on ne peut pas répondre simplement, tout n'est pas blanc ou noir.” Elles sont moins décisives dans leurs réponses et en général également plus émotives. La larme vient souvent assez rapidement dès que des concepts font écho en elles à un vécu douloureux, elles sont plus "connectées à elles-mêmes » dirais-je, plus à l'écoute de leurs émotions, de leurs ressentis.

C'est la raison pour laquelle elles apprécient qu'une question vienne les “remettre dans la raison” sinon elles ont tendance à se fondre dans le sentiment

C'est la raison pour laquelle elles apprécient qu'une question vienne les “remettre dans la raison” sinon elles ont tendance à se fondre dans le sentiment ce qui les empêcherait évidemment de prendre de la distance et de se voir d'un point de vue plus objectif. Mais même si l'exercice leur parait difficile et qu'une grande confusion a pu les envahir elles perçoivent bien l'intérêt du questionnement rigoureux et en redemandent souvent. Une fois qu'elles ont tiré un fil elles ne veulent plus le lâcher. Elles sont plus tenaces, elles ont l’intuition que la connaissance de soi peut leur donner des clés pour mener une vie plus sereine, plus épanouie, plus lucide.

Jérôme Lecoq

Philosophe-praticien

Commentaire de Félix

21 août 2016 à 11:40 AM

Merci Jérôme pour ton article de qualité. Partant du même constat, je n'avais pas pensé à cette hypothèse pour expliquer la situation.

Commentaire de Julie

22 août 2016 à 09:01 AM

Bonjour Jérôme et aux "penseurs" de l'été,

Effectivement, ce raisonnement permettrait d'éclairer certains comportements ou axe de travail que je prends, avec ou sans prise de recul, mais plutôt par rapport à un vécu, une expérience issue d'un autre domaine et implicitement transposable d'après mon jugement.
J'essaierai danalyser une prochaine decision avec cet éclairage.
Cordialement

Commentaire de Agnès

25 août 2016 à 07:16 AM

Merci Jérôme pour cette analyse que je vais compléter si vous le permettez avec un autre angle de vue ... pardon pour les généralisations ("les femmes" / "les hommes") ; Les femmes donc ont un passé pesant : elles ont "mangé la pomme" ... et bien qu'il n'y ait pas eu plus de pomme à manger que de beurre en broche, et bien que nous soyons au 21è siècle, l'on constate tristement chaque jour que le poids de l'éducation, de la religion, de la civilisation reste très fort ; en quoi cela "nous" rend-il plus adepte du questionnement ? les messages reçus sont tenaces ... les injonctions "masculines" et "féminines" restent différenciées ("sois fort" vs "fais (moi) plaisir") et je suis toujours effarée de voir des femmes cadres supérieures (par ex) faire preuve d'un tel manque de confiance en elle (en dépit de très belles carrières) vs leurs collègues "fonceurs" ... Je pense que nos injonctions culturelles nous placent dans des "logiques" de pensées différentes ... Si je suis un homme "fort", je ne peux pas me permettre de me remettre en cause, sous peine de voir mon monde bien construit s'écrouler ... En tant que femme, mes injonctions culturelles – réelles ou imaginaires / perçues mais cela revient au même – sont tellement peu assurées que je ne peux que m’interroger pour pouvoir progresser … « pourrai-je d’ailleurs progresser ? En ai-je la capacité, le droit ??? » etc … Pour de nombreuses femmes, trouver confiance et assurance nécessitent un véritable travail sur soi là où l’imprégnation culturelle masculine non seulement ne le nécessite pas mais bien au contraire pousse dans le sens inverse.
Tout cela étant bien évidemment généralisé mais néanmoins assez statistique !

Commentaire de Pat

26 août 2016 à 03:12 PM

Merci pour cette synthèse claire de l’idéal de l’être en consultation ou en atelier de "dialogue philosophique" ou de "questionnement socratique"