Les pirates de l'attention

25 septembre 2014 par jerome lecoq

Notre attention constamment sollicitée nous aliène à nous-mêmes.

Nous désirons de la nouveauté, savoir ce qui se passe dans le monde avant tout le monde, nous vérifions de manière compulsive notre boite mail, attendons de voir combien de personnes ont « liké » la dernière photo de nos vacances publiée sur facebook. Les concepteurs de publicité, les journalistes, les concepteurs de logiciels de réseaux sociaux ne tarissent pas d’idées pour détourner toujours plus notre attention vers ce qu’ils ont à vendre. De la publicité la plupart du temps.

Nous assistons à un éparpillement général de notre attention ce qui contribue à faire baisser notre productivité dans nos tâches, à perdre de vue l’essentiel par rapport à l’accessoire, à privilégier ce qui nous impressionne (c’est le fameux « waouh effect ») et nous « bluffe » (intéressant de noter à cet effet que le bluff est un mensonge pour nous manipuler) par rapport à ce qui est plus banal mais plus profond, plus réflexif. Nous finissons par adopter un comportement de consommateur même dans nos relations amoureuses : un rien nous déplait chez une femme ou un homme et nous la(le) chassons pour aller voir si nous trouvons mieux ailleurs, comme au supermarché. Plutôt que de nous étonner et nous interroger sur les difficultés qui peuvent survenir dans une nouvelle relation nous préférons zapper pour trouver une relation « evidente », qui trouve sa satisfaction immédiate et capte notre attention…jusqu’à la prochaine distraction.

Tout cela contribue à une perte de sens, un sentiment de néant que l’on tente de chasser en recherchant toujours plus d’excitation pour satisfaire notre sensibilité devenue exacerbée, plus de sécurité pour rassurer notre inquiétude existentielle, plus de gratifications immédiates pour notre bien-être au détriment de ce qui est ardu, abrupt ou rugueux au premier abord. C’est un cercle vicieux qui fonctionne selon le même principe que l’addiction : nous sommes drogués au plaisir immédiat et au bien-être.

L’homme moderne est superconnecté, supersensible, superrapide et…superficiel. La superficialité est le prix à payer pour la rapidité, la multiplication des sollicitations et des expériences « immersives ». Or cette superficialité finit par se retourner contre nous car les hommes étant ce qu’ils sont, ils finissent par se poser la question du sens et tout particulièrement en situation de crise. En d’autres temps, Heidegger nommait facticité cette superficialité et Sartre mauvaise foi. Mais l’idée est la-même : par le divertissement nous cherchons à nous échapper à nous-même et laissons notre attention ouverte aux quatre-vents.

Nous avons souvent l’intuition que ce que nous sommes est différent de ce que nous voudrions être et les autres nous le confirment quand nous osons leur demander leur avis et qu’ils osent nous le donner honnêtement. Nous avons bien peur que ce que nous trouverons au fond de nous soit bien banal, bien trivial voire bien mesquin. Et que cela ne nous excite pas, que ce ne soit pas nouveau mais au contraire bien connu. Quel ennui, quelle tristesse, quelle banalité : cela ne risque pas d’attirer notre attention.