L'espoir fait-il vivre ou empêche-t-il de vivre ?

28 janvier 2022 par jerome lecoq

 

L'espoir peut être défini comme l’attente qu'un événement généralement heureux que nous ne maîtrisons pas ou partiellement puisse survenir dans un avenir plus ou moins lointain.

L'espoir est systématiquement utilisé dans le milieu religieux (espoir que Dieu nous réponde, que la vie nous sourie) et politique (ayez l'espoir que votre vie sera meilleure si vous votez pour moi). L'espoir est une attente dont la probabilité est indéterminée et indéterminable. Autrement on parlera d'espérance mathématique, qui fait l’objet de calculs d’espérance en probabilités.

L'espoir est toujours mêlé de crainte comme nous le disait Spinoza et vivre dans l'espoir, voire carrément vivre de l'espoir, est l'attitude de l'impuissant, de celui qui n'est pas maitre de son destin et qui est dans une situation désagréable. En plus d'être impuissant puisqu’entièrement passif par rapport à ce qui pourrait améliorer sa situation, l'espérant craint constamment que ce qu'il espère ne survienne pas ou que le contraire survienne, ce qu'il redoute au contraire. Il vit donc constamment dans la crainte, ce qui est une forme d'aliénation.

Pourquoi dit-on pourtant que « l'espoir fait vivre ? » Parce que sans espoir la vie serait trop dure, trop pénible, c'est pourquoi l'espoir permet de compenser la noirceur et la souffrance du présent par une représentation, une projection qui donne un certain réconfort au Sujet. "Quand j'aurai gagné au Loto je n'aurai plus aucun souci pour trouver du travail puisque je n'aurai même plus besoin de travailler". L'espoir est une forme de rêve éveillé et par conséquent une fuite de la réalité vers un monde meilleur, plus confortable, plus aimant, plus doux, plus apaisé, quoique probablement plus ennuyeux. L'espoir est donc un antidote contre la déprime de celui que son quotidien écrase mais un antidote fragile.

On peut aussi voir dans cette phrase :"l'espoir fait vivre" une formule ironique voire cynique. Cette phrase indique que nous avons pitié pour la crédulité de celui qui espère un événement très peu probable, comme pour celui qui espère que la loterie le sortira de son marasme matériel. Où l'on voit le côté pernicieux de l'espoir : en se maintenant dans l'espoir nous sommes poussés à nous reposer sur cet espoir souvent chimérique au détriment de notre mobilisation pour améliorer notre situation ici et maintenant. C'est au moment où le précaire décide qu'il ne gagnera jamais au loto, et donc qu'il arrête de jouer et abandonne cet espoir, qu'il se met lucidement à évaluer sa situation, ses forces et faiblesses, afin de monter un plan d'action crédible pour tenter de s'extraire de sa condition.

Car le plus souvent, le vendeur d'espoir ou d'espérance a un intérêt à ce que l'espérant ne sorte pas de sa condition passive. Si le croyant catholique n'a plus l'espoir d'aller au Paradis soit parce qu'il n'y croit pas soit parce qu'il sait qu'il ira directement en Enfer, il cessera d'être un fidèle puisque toute religion implique une pratique et des sacrifices pour mériter le Ciel. Le désespéré cessera ses obligations liturgiques et peut-être aussi son comportement moral et bienveillant qui lui promettait un accès au Paradis.

L'entrepreneur, le faiseur, l'écrivain ou le philosophe, l'artiste etc. font et tentent de prendre du plaisir dans l'acte créatif lui-même, dans l'activité elle-même au-delà des gratifications et autres bienfaits qu'ils peuvent raisonnablement espérer. Ils ne s'asseyent pas sur le perron en espérant que le succès survienne.

L’espoir déçu se transforme généralement en ressentiment donc non seulement l’espérant n’espère plus mais il en veut au monde entier pour avoir engagé son être dans une chimère.

Il y a quelque chose d'irrationnel, de fou, dans le phénomène de l’espoir. Nous pouvons toujours prétendre que c'est cette folie même qui nous maintient en vie.

Le prisonnier de guerre américain pendant la guerre du Vietnam n'a dû son salut, sa résistance aux tortures quotidiennes que lui infligeaient ses geôliers, que parce qu'il espérait, ou plutôt il avait la conviction qu'il rentrerait un jour chez lui, qu'il retrouverait les siens et son pays et qu'il pourrait témoigner de ce qu'il avait vécu. Il s'agit ici d'auto-persuasion car évidemment rien ne pouvait le lui garantir. Mais sans cet espoir il est certain qu'il n'aurait jamais tenu et se serait rapidement laissé mourir ou aurait divulgué les informations que les militaires essayaient de lui extorquer. Cet espoir c'était précisément l'espoir de la vie, de la fin de l'Enfer, et c'est cela qui l'a littéralement fait vivre.

Nous pourrions alors dire que l'espoir est nécessaire dans une situation de survie, de précarité ou de misère extrême, car on ne voit pas bien au nom de quoi la personne humaine pourrait endurer si longtemps de telles souffrances. L'espoir est une consolation sur le futur, une lettre de change qui permet de supporter une misère bien présente. Pour celui qui n'est pas dans cette misère matérielle l'espoir sera heureusement remplacé par l'action ou au moins le commencement d'une action.

En agissant concrètement sur le monde le Sujet peut vérifier l'adéquation entre son objectif et sa réalisation et constamment ajuster son espoir à la réalité, afin qu'il demeure dans un espoir raisonnable. Un espoir raisonnable, même déçu, fera place à une déception raisonnable mais ne mettra pas le sujet à terre. "Si tu mets en un jour perdre l'œuvre d'une vie et sans un geste sans un soupir, te mettre à rebâtir" dit Kipling.

Ainsi celui qui agit prend du plaisir dans l'action elle-même, dans le processus de réalisation et ne place pas toute son existence dans le but, ce qui serait se mettre une trop grande pression et serait contre-productif. Celui qui mise tout sur le succès de son entreprise fait les choses avec lourdeur, avec crainte qu'elles n'échouent et finira par détester le travail qu'il pratique. Il n'est pas possible de ne rien laisser au hasard mais il est possible de le minimiser tout en ayant la foi que si on fait de son mieux tout en prenant du plaisir à ce que l'on fait alors le hasard fera bien les choses.

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