Lettre d’un philosophe-praticien à une DRH

30 novembre 2016 par jerome lecoq

Chère DRH,

Combien de fois vous ai-je entendu dire, à propos de mes ateliers : "c'est violent quand même !" ou " vous avez été dur avec cette personne” ou me poser la question : "et si cela déborde ?" ou "comment faites-vous avec les gens fragiles ?” ou encore "mais si certaines personnes n'aiment pas ?". A tel point que j'ai fini par me poser des questions. Je suis allé demander aux personnes que j'aurais malmenées. Et vous savez ce qu'elles m'ont dit ? “Mais non pas du tout, je suis content au contraire que vous m'ayez remis à ma place, cela m'a fait du bien, j'ai pu voir pourquoi je pouvais agacer mes collègues dans les réunions" ou « cela n’a pas été très agréable sur le moment mais j’ai vraiment vu ce que je faisais ».

Alors je me suis demandé : mais pourquoi est-ce toujours une DRH (je ne sais pas pourquoi mais je n’ai eu affaire presque qu’à des femmes) qui a peur par procuration et projette sa propre sensibilité exacerbée sur autrui?

Est-ce parce que vous êtes une femme ? Est-ce parce que vous avez une formation de psychologue ou de coaching ? Est-ce parce que vous vous sentez responsable que chacun se sente bien ?

Mais si c'est le cas voyez-vous la responsabilité que vous prenez ? Voyez-vous également le côté prétentieux à penser à la place des autres et à juger (vous qui ne voulez pas juger, c’est un comble) à leur place ce qui est bien pour eux ? Auriez-vous "le complexe de Mère Theresa" ? Voulez-vous sauver le monde ? Mais ne voyez-vous pas que vous vous préparez une vie de malheur ? La plupart des gens ne veut pas être sauvé et ne devrait d’ailleurs pas l’être, à moins qu’ils le demandent. Et encore faudrait-il savoir de quoi ils voudraient être sauvés. Une chose que peut faire la pratique philosophique est de les sauver d’eux-mêmes en leur montrant comment ils pensent.

Entendre Comte-Sponville disserter avec tout son talent d’orateur sur le courage des managers et faire venir quelqu’un qui les questionne en public et les met à l’épreuve de leur courage ici et maintenant, ce n’est pas le même exercice.

J'ai d’ailleurs longtemps cru que vous seriez ma meilleure alliée pour faire entrer la “pratique philosophique” dans les entreprises. Vous clamez qu’il faut remettre “l'humain au centre”, qu'il faut que les gens “prennent de la distance”, qu'il faut qu'ils "prennent de la hauteur" et autres platitudes que l'on entend quotidiennement. Mais voir une conférence d'un philosophe et faire rentrer Socrate dans son entreprise, ce n’est pas la même chose. Entendre Comte-Sponville disserter avec tout son talent d’orateur sur le courage des managers et faire venir quelqu’un qui les questionne en public et les met à l’épreuve de leur courage ici et maintenant, ce n’est pas le même exercice. Parler de la mauvaise foi de Sartre et vous faire vivre la mauvaise foi ce n'est pas aussi plaisant.

Certes vous voulez faire dialoguer les gens mais vous ne voyez pas le côté « agonistique » (agon signifie combat, comme dans le mot "agonie") de tout dialogue : non on ne peut pas faire penser les gens sur eux-mêmes sans passer par un certain trouble, par un certain saisissement du sujet. Pourquoi pensez-vous qu’on surnommait Socrate « la torpille » ? Parce que son questionnement provoquait une espèce de torpeur.

Non, on ne peut pas obtenir le même résultat “sans heurter certaines sensibilités” : j’ai déjà essayé cela ne marche pas. Si on évite de dire pour ne pas fâcher alors on devient complaisant et le sujet ne prend pas conscience. Les gens très sensibles finissent toujours par noyer la raison dans leur sensibilité et ils en sont les premières victimes car ce dont ils ont besoin c’est de plus d’objectivité sereine.

 

On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs comme on dit. Ce n’est pas en disant “on ne juge pas” ou « les managers doivent être bienveillants » qu’on fait avancer les choses.

Penser, réfléchir par soi-même et sur soi-même ce n'est pas consommer un discours d'histoire de la philosophie, aussi pertinent soit-il, de la même manière que nager ce n'est pas regarder les Jeux Olympiques de natation à la télé. Je pense avoir écrit, chère DRH, suffisamment d’articles sur le sujet pour ne plus en parler ici.

Mais après tout nous vivons bien dans une société de consommation et la philosophie aussi se consomme. Moi-même je dois bien faire le commercial sur ce réseau pour vendre mes interventions, ce qui me provoque d’ailleurs un certain nombre de réactions méprisantes de gens qui « savent ce que c’est la philosophie » et me reprochent de faire du "racolage philosophique". Et bien soit je suis un péripatéticien et je déambule sur ce réseau en cherchant des personnes qui souhaitent travailler leur pensée.

Si vous voulez comme vous dites chère DRH « accompagner les transformations » alors faites des vagues, et apprenez à surfer dessus pour qu’elles vous portent plus loin. Et faites de grosses vagues pour qu’elles emportent le plus de monde possible, voici mon conseil. Pour cela il faut évidemment développer une certaine souplesse intellectuelle et existentielle.

Mais peut-être votre grand patron aura-t-il finalement une oreille plus attentive que à ce type de discours subversif ?

La vérité, la triste vérité chère DRH je crois c'est que vous êtes terrifiée parce que vous n’avez pas confiance dans les gens (et probablement pas en vous-même non plus). Vous ne croyez pas que les gens sont capables de se ressaisir et de réfléchir par eux-mêmes, de supporter des critiques ou des questions sans compromis. Vous savez quelle est la pire insulte dans votre bouche ? "jugement". Et je ne parle pourtant pas du Jugement Dernier.

Or Kant nous a montré (mais bon c'était un Allemand et mort il y a deux cents ans qui plus est) que le jugement était la compétence la plus fondamentale de l'âme humaine, mais vous vous voulez l'en priver sous prétexte que cela pourrait blesser. Ce qui blesse ce n'est pas le jugement, c'est le jugement sans argument, qui n'est en fait que réaction, pur sentiment, pure subjectivité. Mais on ne peut pas ériger notre subjectivité en arbitre sous peine de nous transformer en tyran arbitraire.

Vous êtes si bien-pensant(e) chère DRH, votre sincérité et vos convictions sont si fortes, vous êtes tellement persuadée d'être du bon côté des choses, tellement « pleine de vous-même », du côté des gens « en souffrance » (qui existent bien malheureusement) que vous en oubliez d'être du côté de la raison. Avez-vous oublié d'où vient la psychologie, qu'elle n'était au départ qu’une subdivision de la philosophie ? Que c'est d'abord la raison qui constitue la ressource humaine et pas les sentiments ?

Mais je ne vous jette pas la pierre, je sais que votre position n'est pas facile, qu'on vous demande souvent d'annoncer de mauvaises nouvelles et que vous êtes coincée entre la direction et les demandes particulières des managers intermédiaires (ou de leurs collaborateurs), j’allais dire entre l’enclume et le marteau. Peut-être vos collaborateurs prennent-ils trop votre bureau pour le cabinet d'un psychologue et que vous ne voulez pas porter cette responsabilité. Peut-être que vous ne faites qu’endosser comme une croix le rôle que les gens vous attribuent à tort.

Alors pourquoi ne faites-vous pas parler ouvertement, franchement les gens en public, avec des arguments et des confrontations ? Ce serait pourtant la meilleure manière de dégoupiller les situations potentiellement explosives car minées de l’intérieur par des conflits latents. Mais non vous avez peur que "cela ne déborde” : savez-vous que les êtres humains ne sont ni des tasses ni des vases et qu'ils savent se contrôler en faisant confiance à la raison, qu’ils savent se vider eux-mêmes quand c’est trop plein ? Et si certains veulent ou aiment déborder qu'ils le fassent. Après vous n’êtes pas responsable de leur comportement.

Le mot « ressources » traduit bien l'image d'une matière première inerte au sein de laquelle on va puiser, un stock, mais une matière un peu sensible tout de même qu'il faut manipuler avec précaution sous peine qu'elle se renverse et fasse quelques taches sur la moquette de la salle de réunion. Non vous n’avez pas la tâche facile chère DRH vous qui devez accompagner les collaborateurs mais n'avez ni le pouvoir ni la légitimité d'un manager malheureusement pour vous. Je compatis à votre impuissance qui doit être une source fréquente de frustrations.

Pourtant voyez-vous que la violence de Socrate est bien plus « bienveillante » que la politesse des bonnes gens car il enseigne à autrui de bien s'occuper de lui-même, d'avoir le souci de soi comme disait Foucault (et non le souci du soi) en s'occupant de sa raison et non de son "bien-être". Mais il le fait avec une méthode qui certes vous incommode voire vous inssupporte : il pose des jugements sur les gens et les questionne sans relâche.

Chère DRH peut-être que la meilleure chose que vous puissiez faire pour le bien-être des gens est de ne pas vous en occuper et de laisser chacun à sa responsabilité. Vous pouvez cependant participer à la prise de conscience collective en faisant penser les gens : mais ce pouvoir vous n’osez pas le prendre parce que vous ne le maîtrisez pas, et le risque n'est pas votre tasse de thé. L'humain est en effet si fragile. "Humain, trop humain". Vous n’osez pas proposer quelque chose de « décapant » ou « confrontant » car cela pourrait « remuer des choses profondes ». Oui très bien et alors ? Un bon manager ne fait-il pas la même chose ?

Si en lisant cet article vous me dites "mais il caricature", ou "moi je ne suis pas comme cela" ou encore "il ne comprend pas ce que c'est qu'un DRH" alors je serai heureux : heureux car évidemment vous m’apporterez des réfutations argumentées et pas juste des sentiments, des dénégations véhémentes ou un mépris confortable. Si vous ne vous retrouvez pas dans ce que je dis chère et cher DRH (car j'aimerais quand-même aussi voir où sont les hommes) alors venez mouiller la chemise et posez-moi des questions, donnez des arguments. Mais aussi par pitié faites-moi des phrases courtes et claires et ne me faites pas un long discours, comme Socrate implorait Protagoras et lancez-vous dans un dialogue au lieu de vous confiner dans le rôle de consommateur qui passe à autre chose parce que cela ne lui convient pas.

Je vous dis quand même à bientôt chère DRH.

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Je suis philosophe-praticien et pratique la consultation philosophique. C'est un travail rigoureux qui permet de travailler et d'améliorer des capacités et compétences cognitives tout en faisant émerger la manière dont vous pensez et vous reliez à autrui et au monde. Si cette pratique vous intrigue je vous invite à me solliciter pour une consultation en guise de découverte.

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