Martyr ou génie ?

4 octobre 2017 par jerome lecoq

"What the age needs is not a genius but a martyr, who in order to teach men to obey would himself be obedient unto death." (S. Kierkegaard)
“Ce que réclame l'époque n'est pas un génie mais un martyr : un homme qui pour enseigner aux hommes à obéir obéirait lui-même jusque dans la mort.” (S. Kierkegaard)

 

Le génie est admiré pour son oeuvre qui éclaire l'humanité de sa profondeur. Mais comment se comparer à un génie ? La différence du génie au commun des mortels est aussi infranchissable que celle de de l'homme à l'aigle, s'il s'agit de voler. C'est d'ailleurs bien pour cela que l'on ne peut envier un génie : il a ce que nous serions bien incapable d'avoir, on ne peut donc que l'admirer sans vouloir le suivre, le génie est pure singularité.

 

Le martyr, lui, témoigne, outre peut-être le fait qu'il est par ailleurs peut être un génie, d'une force qui est a priori à la portée de tous : celle d'obéir à une force qui le dépasse et d'y obéir jusque dans la mort, s'il le faut. Mais, me direz-vous, en quoi est-ce une force et pas une faiblesse d’obéir à une force ? C’est qu’il n’a pas cédé à des pentes plus naturelles et immédiates comme le confort matériel, la complaisance pour se faire aimer par tout le monde, le pouvoir qui s’offraient à lui en raison de ses aptitudes souvent au-dessus de la moyenne. Le martyr aurait pu faire une carrière brillante.

Mais ne nous y trompons pas :  un martyr ne cherche pas particulièrement à mourir car ce à quoi il obéit est une force de la vie. Que ce soit l'amour de Dieu pour Jésus, l'amour de la raison et de la vie cohérente pour Socrate, de la France libre pour Jean Moulin, de la raison encore pour Giordano Bruno pour ne citer que les plus célèbres de nos martyrs. Le martyr se place du côté de la vie et place sa vie sous le signe d'une exigence dont l'idéal régule sa vie même. Il se distingue ainsi radicalement des pseudo-martyrs de l'etat islamique qui se donnent pour projet la mort et rien que la mort : ils la donnent arbitrairement et se la donnent en même temps. Ce sont les têtes de gondole du nihilisme moderne qui en abrutis finis prennent des vessies pour des lanternes. Mais laissons-là ces sinistres personnages.

Pourquoi certains hommes servent de modèle pour les autres ? Parce que leur détermination, leur implication dans leur action concrète était portée par un idéal sans faille qui les a fait ignorer la mort quand elle est venue se mettre en travers de leur route. Pour le philosophe-praticien que je suis le modèle est évidemment Socrate qui quelques secondes même avant de boire la ciguë continuait à dialoguer avec ses amis, examinant leur vie et leur prodiguant ses derniers conseils. “N'oublie pas de sacrifier un coq à Esculape”, “si tu vois mes enfants se soucier d'autres choses que de leur âme et prendre pour plus importantes leurs affaires que la vie de leur esprit, châtie-les comme je l’ai fait avec vous” (interprétation libre de l’auteur selon sa défaillante mémoire) lis-t-on dans l’Apologie de Socrate (de Platon, donc).

On peut se demander cependant pourquoi Socrate n'a pas vraiment fait école puisque son héritage fut trahi par Platon (selon moi) qui transforma la pratique socratique en idéologies et thèses. Mais ceci est une autre histoire. Ce qui nous importe ici est le sujet de l'expérience cruciale que constitue la mort pour éprouver un idéal régulateur. Si Jésus n'était pas mort sur la croix mais avait continué sa vie de prophète jusqu'à mourir tranquillement de vieillesse, il est probable que la chrétienté n'aurait pas connu la postérité que l'on sait. D'autres ne sont pas morts en martyrs mais on aurait imaginé qu'ils auraient pu mourir pour leur idéal : Churchill, De Gaulle,...Einstein serait-il mort pour la théorie de la relativité ? L'histoire ne le dit pas. A l'heure du désenchantement du monde, du post-modernisme et de la disparition de la transcendance (Dieu, le communisme, la Vérité, l’Amour), les hommes ont probablement besoin d’un modèle à suivre. Ils ne peuvent les trouver dans les hommes politiques : verrait-on un Macron accepter de mourir pour...pour quoi d’ailleurs, je suis même incapable de trouver une quelconque valeur fondatrice que le ferait marcher joyeux dans la mort.

A quel idéal aujourd'hui sacrifierions-nous "joyeusement" notre vie ? J'ai beau cherché et me creuser la tête je ne trouve pas. Il semblerait au contraire que nous voulions sacrifier la mort en recherchant une vie éternelle soit par le déni et la fuite dans le travail, la conquête amoureuse, la débauche de plaisir etc....soit en mettant nos espoirs dans la science et la technologie qui nous promettent de repousser les limites de la vie. Encore faudrait-il savoir de quel type de vie ils parlent. A quoi bon vivre 1000 ans si c’est pour s’ennuyer ?

Mais cette mort se rappellera pourtant bien vite à notre souvenir : “chassez le naturel et il revient au galop”. Et pour l'instant la mort reste encore un phénomène naturel, que nous pouvons certes anticiper en nous la donnant. Camus ne disait-il pas d'ailleurs que "la seule vraie question philosophique est celle du suicide" ? Malheureusement pour lui il est mort dans un accident de la route...Or le martyr ne reçoit pas la mort par accident mais elle est au contraire essentielle : sa mort vient clore son parcours, elle met le mot fin, logiquement, à une vie qui ne pouvait que rencontrer, par la radicalité de son principe, une adversité mortelle.

Socrate contrarie une partie des notables d'Athènes, Jésus contrarie les Juifs avec ses thèses et attitudes provocatrices....le martyr est toujours celui qui dit non à un pouvoir politique au nom de ses principes. Mais ces principes il les a d'abord éprouvés, appliqués, expérimentés, validés et vécus tout au long de sa vie. Tout martyr fut d'abord un praticien de ses idéaux et sa mort signale à ses congénères que ses principes n'étaient pas qu'une posture mais une forme de vie authentique.

 

Commentaire de LERCH Raphaël

4 octobre 2017 à 02:24 PM

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt cet article qui rentre en écho avec mon expérience du deuil. Simplement, j'aurais adoré qu'on l'illustre aussi par un exemple de culture un peu plus populaire. Socrates, Jesus Christ, Jean Moulin sont de grandes figures du genre universel. Cela étant, Jimmy Hendrix illustre une partie du propos. Je ne sais pas s'il relève du génie musical ou d'une météorite du Blues, il a eu pour le moins une détermination, une implication et une action concrète dans la culture populaire. Sa mort par overdose illustre bien une chose: vraisemblablement assassiné par l'industrie du disque qui maintenait bien accro sa poule aux oeufs d'or, son décès illustres désormais un soi-disant absolu / crédo de fin route du sex n' drugs n' rock n'roll, concept fumeux comme pas deux.