Ne vous indignez pas !

20 septembre 2019 par jerome lecoq

 

L’injustice par procuration

L'indignation. Pourquoi s'indigne-t-on ? De quoi s'indigne-t-on ? S'indigner c'est être touché d'une certaine manière, négative, lorsqu'une personne tierce est lésée, n'obtient pas ce qu'elle mérite ou au contraire obtient ce qu'elle ne mérite pas. L’indigné est en colère mais pas comme si on s'en prenait à lui directement : l'indignation est une émotion par procuration, une révolte face au constat d’une injustice.

L’indignation est moins forte que l’horreur, la sidération ou le dégoût. Dans l’indignation on est encore dans un cadre de justice, dans un schéma de règles morales : l’indignation est encore mêlée de l’espoir de rétablir la balance en réparant les torts de celui qui a été lésé, en réparant l'injustice. On n’est pas indigné de la découverte des camps de la mort ou quand on apprend le massacre du Bataclan : on est sidéré, glacé, tétanisé, on ne peut pas y croire, cela va au-delà de ce que nous pouvions imaginer. Il n’y plus rien à réparer après cela, juste tenter de reconstruire sur de nouvelles bases.

La dignité : une qualité de seigneur

Il y a une forme de surprise et de déception dans l’indignation : quand on s’attend à quelque chose, peut-on encore s’en indigner ?

Dire "c'est indigne de lui" c'est dire que nous sommes déçus de son comportement et par conséquent que nous avions des attentes le concernant. Nous attendons une certaine dignité : un comportement, des actions “à la hauteur”. Nous attendons que l'autre ne s'abaisse pas, ne s'humilie pas, ne soit pas compromis avec ce qui est bas et mesquin en l'être humain. 

Un homme digne c'est un homme qui n'est pas avili, qui ne cède pas à de fortes émotions quand elles le submergent. On dit qu'une personne est "digne dans la douleur" quand par exemple atteinte d'une maladie incurable elle ne se plaint pas, ne se lamente pas, ne supplie pas mais garde sa contenance, fait front et montre du courage pour maintenir une figure humaine.

Plus une personne a atteint un statut élevé et plus on attend d'elle qu'elle se montre digne. La dignité est une attitude sérieuse, par exemple celle de la veuve qui salue tout le monde avec un sourire lors de l'enterrement de son mari. La dignité est une qualité sociale, de représentation. Les animaux ou les enfants ne sont pas dignes, ils n'ont pas à l'être. 

Socrate était l’homme digne par excellence : jamais il ne se laissait emporter, que ce soit ivre mort pendant le Banquet ou au cours de son procès ou bien pendant les saillies de Protagoras lors du dialogue de Platon éponyme ou évidemment au moment de boire la ciguë. Il continue à dialoguer avec ses amis alors que la mort commence à le gagner et demande à Criton de ne pas oublier de sacrifier un coq à Esculape.

Un homme digne ne s’indigne pas justement. Il s’étonne et questionne afin de comprendre ou alors agit, comme Socrate imperturbable au plus fort de la bataille.

Questionner ou agir au lieu de s’indigner

Certaines personnes se font fort de s'indigner à tous bouts de champs et réclament haut et fort justice en lieu et place du lésé. 

Celui qui s'indigne a en effet pour lui la bonne conscience de celui qui :

- passe pour altruiste puisqu'il ne se bat apparemment pas pour lui-même mais pour une victime et pour l'humanité au regard de la justice universelle qu'il défend

- hausse le ton, donne de la voix. Il paraît ainsi agir, se mobiliser, réveiller, alerter et donner l'exemple afin que d'autres lui embrayent le pas

- passe pour sincère dans son engagement en ce que sa colère le porte et le montre plein de ses émotions : compassion pour la victime, violence verbale contre l'agresseur, que celui-ci soit un individu, un groupe, un Etat ou un système, voire une idée.

L'indigné par conséquent peut se gargariser de son indignation et se donne bonne conscience souvent à bon compte.

Mais nous pouvons lui objecter que :

- en fait d'altruisme c'est lui qu'il satisfait en se posant en défenseur de la justice, de la morale ou tout autre valeur dans l'air du temps.

- il semble agir mais en fait, à part celui qui s'indigne haut et fort et risque sa vie pour cela, ce qui est le cas quand l'indignation s'oppose à un pouvoir autoritaire en place, il ne fait que crier et pousser des cris d'orfraie. Une autre chose est d'agir concrètement afin de rétablir la situation qu'on juge déséquilibrée, sans s’indigner.

- étant sincère comme dirait Sartre il est nécessairement de mauvaise foi car il n'est pas authentique. Il est plein de lui-même et de ses émotions, il ne réfléchit pas son indignation, il oublie qu'il pourrait tout aussi bien lutter contre ce qu'il voit comme une injustice sans pour autant parader avec sa banderole.

Ce qu’on appelle aujourd'hui les populistes surfent sur les vagues émotionnelles que certains événements provoquent comme les problèmes de l'arrivée massive de migrants illégaux en détresse, la fraude fiscale ou les dépenses somptuaires de tel membre du gouvernement etc. Mais on voit bien que l'indignation à longueur de temps ne remplace pas une réflexion politique et ne donne pas un programme sérieux.

L'indignation est une colère, la puissance de la violence en moins.

 

A bien y regarder, celui qui s'indigne montre son impuissance : l'indignation est le contraire de la pensée, elle lui coupe l'herbe sous le pieds. Elle est une colère, la puissance de la violence en moins. Celui qui s'indigne pousse des cris mais ni ne pense, ni n'agit, il est purement réactif, il crie au scandale mais attend que d'autres agissent à sa place. 

Cela ne signifie pas qu'il faille tout accepter avec impassibilité ou pire se détourner des injustices que nous constatons au quotidien. Cela signifie qu'il faut, dans un souci d'efficacité, mettre de côté notre indignation et soit utiliser notre colère pour agir vite et bien soit nous calmer, nous poser et commencer à réfléchir à la situation.

Dans: Dissertation