Neutralité

29 novembre 2019 par jerome lecoq

 

"Trous

Phantasmes du plat, illusion de la neutralité. Tout est inflexions, tout est asymétrie. Ils fabriquent des lignes droites, ils finissent par y croire. Rien n’est, qui ne soit rupture. Rien n’est, qui ne soit troué. Même les trous ne savent pas où ils vont." (O. Brenifier)

 

Illusoire neutralité du jugement

La neutralité, voici une position qui nous arrange dans bien des situations : il s'agit de s'abstenir, de ne pas prendre parti et par conséquent de ne pas s'exposer aux conflits, aux reproches ou au contraire aux sollicitations pour rejoindre un “camp”. Pour rester neutre il faut souvent résister aux appels de ceux qui voudraient bien vous enrôler dans leur parti, leur club, leur association. Pour un pays la neutralité est une question de fierté nationale comme c'est le cas pour la Suisse : cette position n'est pas sans avantages notamment en ce qui concerne le commerce. En cas de conflit le pays neutre peut commercer des deux côtés de la ligne de fracture.

En ce qui concerne l'être humain, sa pensée au sens large, la neutralité semble être bien illusoire. Si on nous présente une affirmation, par exemple "la Terre est ronde" peut-on dire que nous sommes neutres par rapport à cette affirmation ? Cela signifierait que ni nous ne pensons qu'elle est vraie ni nous ne pensons qu'elle est fausse. Cela n'aurait pas de sens d'être "sans opinion" comme on dit dans les sondages par rapport à une telle affirmation.

nous ne pouvons pas ne pas avoir une idée de quel côté de la balance nous penchons

 

Nous devons nécessairement avoir une idée concernant la rondeur de la terre : soit nous penchons pour sa rondeur, soit pour une autre forme, mais nous ne pouvons pas rester dans l'entre-deux, car il est exclu que la Terre change de forme à chaque moment (quoique peut-être un physicien pourrait stricto sensu avancer cette thèse quelque peu avant-gardiste). Ne serait-ce que parce que pour la plupart d'entre nous qui avons fréquenté l'école, on nous a appris que la Terre était ronde et que nous n'avons aucune raison de mettre en doute la parole de professeurs qui nous ont en plus montré des photos de la terre, fait faire des calculs qui marchaient pour montrer sa circonférence, qui nous ont expliqué les fuseaux horaires, la durée du jour et de la nuit etc. Tout cela s'est inséré dans une vision scientifique du monde qui est cohérente globalement et n'est pas contredite par notre expérience subjective (il faut néanmoins expliquer pourquoi quand nous sommes "en bas de la boule » nous ne tombons pas). 

Il en est de même pour n'importe quelle affirmation intelligible qui se place sous forme d'alternative : nous ne pouvons pas ne pas avoir une idée de quel côté de la balance nous penchons, nous ne pouvons pas au moins de manière hypothétique, ne pas nous former un jugement en réponse à une question, même si l’argument manque de force.

Or au cours de mon expérience de philosophe-praticien, je me trouve périodiquement confronté à des personnes qui prétendent qu'elles "ne savent pas dire si “plutôt A” ou “plutôt B”. Par exemple si je demande au groupe de participants à un atelier philosophique s’il pense que la personne X a répondu ou non à la question que je lui ai posée, il s’en trouve toujours pour prendre la position oscillante de l'âne de Buridan qui ne sait pas se décider entre le seau d’avoine et le seau d’eau et se laisse mourir de soif et de faim (quelle fin atroce ceci dit en passant, qui ajoute le supplice moral au supplice physique).

Ne pouvant décider, ils feignent de prétendre que c’est un problème de “savoir” alors que c’est juste un problème de décision, d’impulsion, de prise de risque, de curiosité, consistant à prendre un chemin et “voir où il nous mène”. Ici en effet la neutralité ne mène à rien, elle n’est que paralysie de la pensée : elle est prétexte pour se cantonner dans un “no mans land” de la pensée. C’est en fait la peur de prendre position, de poser un jugement, qui opère. La même personne dans une autre situation favorable ne se gênera pas pour juger sans vergogne à condition qu’elle soit sûre de son “bon droit”.

Confort de la perfection

L’esprit est par nature dynamique, il doit pencher, se prononcer, juger, évaluer, critiquer : la neutralité n’existe pas dans l’homme pas plus que dans la nature d’ailleurs. On dit qu’il y a neutralité pour dire qu’il n’y a qu’un équilibre précaire de forces en présence qui s'annulent mutuellement, mais des forces non neutres s’exercent bel et bien.

L'être humain aime bien se fabriquer des formes géométriques parfaites, des symétries pures, des lignes droites épurées. Cela ne pose pas de problème dans un langage purement formel comme les mathématiques car on sait que ce ne sont que des constructions théoriques permettant certes, de manière très utile, d'approximer le réel et de l'expliquer notamment par la physique. Le problème commence lorsque nous commençons à croire à nos propres fictions, à les hypostasier comme on dit en philosophie, c'est-à-dire à leur donner une substance réelle, voire à en faire des divinités.

Cela nous empêche de voir le réel et donc de l'interpréter et de nous adapter : nous devenons dogmatiques, rigides. J'ai remarqué que souvent les esprits très logiques, en général des forts en math, étaient par ailleurs assez rigides dans le domaine de la pensée, comme s'ils voulaient appliquer le formalisme légitime en mathématiques à des domaines qui ne s'y prêtent pas, ou que de manière très partielle et approximative.

Une ligne droite a ceci de très pratique qu'elle est facile à suivre, il suffit de viser le cap puis de mettre en "pilote automatique". Sauf que dans la réalité, comme n'importe quel pilote ou marin le sait, il faut tenir compte de la dérive, que ce soit le vent pour l'air ou le courant marin pour l'eau, il faut contourner des obstacles, donc faire des détours voir des retours en arrière, puis corriger fréquemment le cap. Les mathématiques nous aideront d'ailleurs encore en ce domaine. 

Les philosophes n'échappent pas à la règle, eux qui prétendent bâtir des "cathédrales conceptuelles" qui s'écroulent comme des châteaux de carte à la première objection solide, en général en provenance du réel qui se rappelle toujours à notre bon souvenir au moment opportun, parfois de manière violente. 

Evidemment le plat est plus attrayant que l’accidenté : on y court plus vite, l'horizon est dégagé ce qui nous permet de faire des "plans sur la comète", on n'a pas à faire d'effort, tout glisse mieux. Pourtant ce qui est intéressant pour l'esprit ce sont les interstices, les aspérités, les points de rupture, d'inflexion, ce que l'on pourrait appeler les trous (dans le gruyère, dans la matière en général) : ce qui perclut de vide la matière. 

Passer par la case prison

Le terme de critique vient de krisis en grec ancien, dérivé du verbe krinein qui signifie « séparer », « choisir », « décider », « passer au tamis ».

c'est pendant les crises que se révèlent les forces et faiblesses d'une personne

C'est au niveau de la séparation que les choses prennent forme, se découpent sur le vide et révèlent leur nature, leur essence. Par métaphore on pourrait dire que c'est pendant les crises que se révèlent les forces et faiblesses d'une personne, ce qui délimite ses tendances existentielles et forme sa personnalité. C'est en plongeant dans la crevasse de l'être que celui-ci révèle ses secrets : pour cela le dialogue critique est ce qui permet de voir toutes ces failles et par conséquent de baliser la persona humaine, de schématiser ses tendances. C’est le principe du dialogue socratique et c’est la raison pour laquelle il est si efficace pour comprendre comment fonctionne une personne. 

Pour comprendre une personne il est nécessaire de la catégoriser momentanément puisque les catégories (nous les appelons les concepts) sont cela à partir de quoi nous pensons. Une fois que l'on a vu et accepté la ou les catégories qui nous concernent nous en sortons déjà en quelque sorte car la conscience est un déconditionnement naturel. La conscience est déjà en elle-même une forme de libération. Il faut en quelque sorte commencer par enfermer avant de se libérer. 

Mais la plupart du temps nous avons tellement peur d'enfermer, de capturer, donc de comprendre que nous prétendons nous libérer par avance. C'est absurde puisque nous ne pouvons nous libérer que d'une prison que nous connaissons pour y être enfermés. Laissons-nous donc joyeusement enfermer dans un premier temps. 

C'est d'ailleurs en creusant à nouveau un trou, en introduisant du néant, donc en pensant selon Sartre, que l'on pourra s'évader de la fixité du concept : en pensant le concept on libère son potentiel transformatif, on le fluidifie pourrait-on avancer.

Si on considère que la courbure, l'inflexion, l'aspérité sont des imperfections par rapport à la rigueur géométrique alors on peut dire que c'est par l'imperfection que l'on comprend l'être et la vie, de même que c’est par la déviation que l’on comprend la norme ou par l’écart que l’on comprend la règle.

La perfection est ce qui assèche la vie e-t de nombreuses personnes cherchent cette perfection, donc cet assèchement. Veulent elles aussi mourir de soif comme l'âne de Buridan ?