Penser c'est se réconcilier

19 juillet 2016 par jerome lecoq

Ce que demande aux élèves le professeur de philosophie, c’est de « penser par eux-mêmes ». Ce que demande le "philosophe-praticien" aux "clients" c’est de penser sur eux-mêmes par eux-mêmes. Réfléchir à un sujet général tout en s’incluant dans cette réflexion et en se prenant comme premier objet d’étude, comme le faisait Montaigne. Sauf que Montaigne ne trouvait en lui qu’inconstances et « branlance » quand nous cherchons une cohérence de l’être. Et nous la trouvons assez facilement.

L’idée que tout ce que nous faisons, disons et pensons s’inscrit dans un schéma cohérent peut à la fois faire peur et rassurer

 

L’idée que tout ce que nous faisons, disons et pensons s’inscrit dans un schéma cohérent peut à la fois faire peur et rassurer. Faire peur parce que nous découvrons que nous sommes déterminés par notre tendance de fond, aussi sûrement que la gravité détermine la pierre à tomber pour reprendre Spinoza. Rassurer parce que ce schéma est visible, compréhensible, "conscientisable" (pardon pour les néologismes) par le sujet et susceptible d’évoluer (quoique très lentement). Et aussi parce que à tout moment "il est absolument nécessaire que nous fassions ce que nous faisons" : il n'a donc jamais rien à regretter puisque tout est absolument nécessaire et cohérent. C'est une autre idée de Spinoza qui est assez difficile à comprendre pour nous modernes.

La pensée est indissociable de ce qui la conditionne : le Sujet et ses attitudes

Faire penser les gens c'est donc avant tout les faire penser sur eux-mêmes : c'est le Sujet qui produit la réflexion et à ce titre il n'en est pas séparable. Sa pensée est indissociable de ses attitudes, des de ses “façons d’être” qui la conditionnent. Si quelqu'un vous répond « oui » "du bout des lèvres", le "du bout des lèvres" est aussi important que le « oui » car il en atténue considérablement la puissance.Aussi est-il intéressant pour le Sujet et le sujet de comprendre le sens de sa réticence à dire « oui ». Cela nous informera sur sa manière d'être, ses désirs, ses regrets, ses blocages. Vous allez me dire que je joue le rôle d'un « psy » ici. Et bien non parce que cette réticence est toujours mise en relation avec les sujets : celui qui est discuté et celui qui dialogue. Nous apprenons pourquoi ce sujet est réticent, ce qui fait écho à une manière d'être mais pas à un élément intime. Nous avons tous des réticences à dire certaines choses banales par ailleurs, qui trahissent nos valeurs ou nos croyances. Or nous ne sommes jamais seuls à partager une croyance. Nous partageons tous des schémas personnels qui nous définissent sans qu'il n'y ait lieu de convoquer l'intime. Ils sont visibles dans notre quotidienneté pour qui sait les observer. Ils sont personnels en ce qu'ils déterminent la personne et universels en ce qu'ils sont partagés par un grand nombre de nos congénères.

L'intime n'est pas le plus profond ni le plus essentiel. L'essentiel c'est l'être. C'est pourquoi pour comprendre une personne il n'y a nul besoin d'être intime avec lui. C'est même peut être le contraire : plus on est intime et moins on comprend

Celui qui fait penser est un peu comme un archéologue qui fait des fouilles sur un site : il découvrira des objets de la vie quotidienne d'une civilisation disparue et en déduira le mode de vie, les valeurs et croyances de ce peuple, ses coutumes. Mais il ne s'intéresse pas aux relations intimes des individus disparus, il n'en retient que la partie universelle, architectonique ; Le philosophe-praticien s'intéresse à la tectonique des plaques pour faire l'analogie avec la géologie mais pas à la sédimentation, pas à la composition chimique des différentes strates qui composent le sous-sol. La pratique philosophique s'intéresse à la dynamique de l'être, pas au processus qui a pu faire ce qu’un individu est ce qu'il est aujourd’hui, son devenir historique.

Sa dynamique c'est-à-dire ce qui le meut. Cela comprend donc ses émotions (les émotions sont prises analysées en tant que telle dans la pratique philosophique) et ses valeurs, les concepts qui le structurent et tapissent le fonds de son être, ses impensés, son "plan d'immanence" comme le dirait Deleuze (in Qu’est-ce que la Philosophie). Ce qui le meut est trahi à la fois dans ses attitudes et dans ses mots. Tels concepts sont récurrents, familiers et systématiquement prononcés, tels autres concepts sont là en filigrane mais agissent plutôt comme des repoussoirs, comme des épouvantails, des fantômes : ils structurent la pensée en creux, ils mettent en avant leurs contraires dans le discours quotidien du sujet. Quand un sujet dit qu'il est très ouvert en général c'est une manière de conjurer le fait qu'il se sait obtus.

"Le langage est la maison de l'être" (M. Heidegger)

Ce que l'on veut dans la pratique philosophique c'est sortir le langage quotidien de sa gangue indifférenciée, c'est supprimer le "bavardage du On" comme dirait Heidegger, c'est atteindre à travers le langage (et pas uniquement conceptuel) la « clairière de l'être » (in Etre et Temps). Car l'être habite le langage, le langage est la "maison de l'être". Quoi de mieux que cette suite de signes articulés pour nous montrer justement les articulations de notre pensée, ses inflexions, ses circonvolutions, ses errements, ses aspérités, ses dédoublements, ses retours en arrière, ses négations qui en constituent justement l’unité.

"La pensée c'est le dialogue de l'âme avec elle-même" (Platon)

La pensée est dialectique dans les deux sens du terme : dans le sens socratique, elle ne s'exerce que dans et par le dialogue. Pour Platon la pensée c'est le « dialogue de l’âme avec elle-même ». Dans le sens hégélien ou sartrien : la pensée est cette chose bizarre qui est capable de se nier elle-même et de se ressaisir dans le même mouvement, le sujet se voit penser, sans jamais se perdre de vue en tant que sujet. Il se dialectise.L'équivalent pictural de ce processus est la mise en abîme.

Cela donne un peu le vertige dit comme cela. Car quoi d'autre que le vertige pour décrire à la fois le vide et le sujet qui s'en saisit. Socrate provoquait aussi le vertige avec son questionnement incisif, il nous "retire le tapis" sous les pieds. L'aspect existentiel déroutant, troublant n'est pas à négliger dans cet exercice. Mais ce trouble ou cette crise, cette rupture est cependant nécessaire pour qu’opère la conscience, pour que l'âme face volte-face et se convertisse…à ce qu'elle est.

Ainsi la pratique philosophique est surtout une affaire de réconciliation : se réconcilier avec la pensée et ses incertitudes, se réconcilier avec notre finitude contre nos désirs d'infini et d'absolu

Ainsi la pratique philosophique est surtout une affaire de réconciliation : se réconcilier avec la pensée et ses incertitudes, se réconcilier avec notre finitude contre nos désirs d'infini et d'absolu, se réconcilier avec autrui et son étrangeté, se réconcilier avec le langage et ses trahisons quotidiennes, se réconcilier avec nos mots qui nous paraissent toujours en décalage avec “ce que nous voulions dire”.

Las, ce qui est dit est dit, le mot a été prononcé et il faudrait bien faire avec. Car que pourrait prendre autrui d'autre que nos mots ? Le langage fut inventé pour communiquer nos besoins à nos proches, il faut donc qu'il représente quelque chose d’objectif, malgré tout ce que nous voudrions lui faire dire. C'est donc finalement une réconciliation avec le monde même à laquelle il nous faut parvenir à travers cet exercice. Le monde est ce qu'il est, les gens sont ce qu'ils sont, nous sommes ce que nous sommes même si nous aspirons inlassablement à de l’ailleurs, de l’autre, de l’avant ou de l’après.

Seule la réconciliation avec notre finitude nous permettra d'envisager un quelconque changement. Et le changement n'est parfois ni possible ni souhaitable d'ailleurs : peut-être que le coût du changement serait trop important par rapport aux gains que nous pouvons envisager. Et pourtant prendre conscience c'est déjà changer : une fois que nous avons vu nous ne pourrons plus jamais nous comporter comme si nous n'avions pas vu, à moins d'être de mauvaise foi, ce contre quoi Sartre nous met en garde.

La réconciliation est bien le maître mot, on pourra aussi l'appeler acceptation, acquiescement, abandon, ouverture ou lâcher-prise (ce dernier terme étant plus proche d'une attitude corporelle). Or les mots nous attachent aussi, nous engluent, nous emprisonnent car nous leur donnons une valeur absolue qui finit par s'enkyster. La pensée, par contagion, devient elle-même fixe, inerte, morte.

Il se pourrait bien d'ailleurs que plus une pensée foisonne et plus elle soit fixe et morte

 

Ce qui ne l'empêche pas de foisonner de mots. Il se pourrait bien d'ailleurs que plus une pensée foisonne et plus elle soit fixe et morte : les mots agiraient comme un camouflage pour masquer le fait que notre pensée est déjà morte. La pratique philosophique vient secouer cette gangue pour que la pensée vitale et dynamique renaisse par le dialogue.

Si ce post vous a plu, n'hésitez pas à partager. Si vous avez des critiques, objections, questions, cris du cœur, n'hésitez pas non plus et engagez le dialogue.

Si vous voulez comprendre comment vous réconcilier avec vous-même grâce à la pratique philosophique, allez visiter mon site :www.dialogon.fr

Connaissez-vous le coaching philosophique ?

Commentaire de Bruno CATHERIN

13 septembre 2016 à 12:47 PM

Bonjour,

Mes commentaires sont plutôt des ajouts : j'ai reprise les parties du texte auxquelles j'ai ajouté les mots que j'aurais souhaité voir apparaître.
Cordialement

Le professeur de philosophie s'adresse aux élèves avec la maxime suivante : « penser par vous-mêmes ». Ce que demande le "philosophe-praticien" aux "hommes et femmes dans l'entreprise" c’est de penser par eux-mêmes mais sur eux-mêmes. La finalité est de réfléchir à un sujet général tout en s’incluant dans cette réflexion et en se prenant comme premier objet d’étude. Montaigne le faisait, mais des théories collaboratives comme le "design thinking" le font aussi. Montaigne avait des choses à reprocher à cette démarche, il y trouvait des inconstances et des « branlances » quand nous cherchons une cohérence de l’être. Cohérence, que considérons comme assez facile à trouver.
L’idée que tout ce que nous faisons, disons et pensons s’inscrit dans un schéma cohérent peut à la fois faire peur, inquiéter et rassurer.
Faire peur parce que nous découvrons que nous sommes déterminés par notre tendance de fond, aussi sûrement que la gravité détermine la pierre à tomber pour reprendre Spinoza. Rassurer parce que ce schéma est visible, compréhensible, "conscientisable" (pardon pour les néologismes) par le sujet et susceptible d’évoluer (quoique très lentement). Et aussi parce qu'à tout moment "il est absolument nécessaire que nous fassions ce que nous faisons" : il n'a donc jamais rien à regretter puisque tout est absolument nécessaire et cohérent. C'est une autre idée de Spinoza qui est assez difficile à comprendre pour nous modernes.
La pensée est indissociable de ce qui la conditionne : le Sujet et ses attitudes
Faire penser les gens c'est donc avant tout les faire penser sur eux-mêmes : c'est le Sujet qui produit la réflexion et à ce titre il n'en est pas séparable. Sa pensée est indissociable de ses attitudes, des de ses “façons d’être” qui la conditionnent. Si quelqu'un vous répond « oui » "du bout des lèvres", le "du bout des lèvres" est aussi important que le « oui » car il en atténue considérablement la puissance. Aussi est-il intéressant pour le Sujet et le sujet de comprendre le sens de sa réticence à dire « oui ». Cela nous informera sur sa manière d'être, ses désirs, ses regrets, ses blocages. Vous allez me dire que je joue le rôle d'un « psy » ici. Et bien non parce que cette réticence est toujours mise en relation avec les sujets : celui qui est discuté et celui qui dialogue. Nous apprenons pourquoi ce sujet est réticent, ce qui fait écho à une manière d'être mais pas à un élément intime. Nous avons tous des réticences à dire certaines choses banales par ailleurs, qui trahissent nos valeurs ou nos croyances. Or nous ne sommes jamais seuls à partager une croyance. Nous partageons tous des schémas personnels qui nous définissent sans qu'il n'y ait lieu de convoquer l'intime. Ils sont visibles dans notre quotidienneté pour qui sait les observer. Ils sont personnels en ce qu'ils déterminent la personne et universels en ce qu'ils sont partagés par un grand nombre de nos congénères.
L'intime n'est pas le plus profond ni le plus essentiel. L'essentiel c'est l'être. C'est pourquoi pour comprendre une personne il n'y a nul besoin d'être intime avec lui. C'est même peut être le contraire : plus on est intime et moins on comprend
(introduction du propos un peu longue)

Celui...

Ce que l'on veut dans la pratique philosophique c'est sortir le langage des ses ornières quotidiennes de l'indifférencié, c'est supprimer le "bavardage du On" comme dirait Heidegger, c'est atteindre à travers le langage (et pas uniquement conceptuel) la « clairière de l'être » (in Etre et Temps). Car l'être habite le langage, le langage est la "maison de l'être". Quoi de mieux que cette suite de signes articulés pour nous montrer justement les articulations de notre pensée, ses inflexions, ses circonvolutions, ses errements, ses aspérités, ses dédoublements, ses retours en arrière, ses négations qui en constituent justement l’unité.
(paragraphe central qui construit le propos)

"La pensée c'est le dialogue de l'âme.....
...à ce qu'elle est.

Souvenez vous de Derrida qui dit " Il y a des interprètes partout. Chacun parle sa langue même s'il connaît un peu la langue de l'autre. Les ruses de l'interprète ont un champ très ouvert et il n'oublie pas ses intérêts." Si l'on rapproche le langage quotidien comme outil d'écart entre soi et la pensée, la i la pratique philosophique serait surtout un chemin où l'interprétation est la permission de se tromper soi même. La pratique philosophique est une affaire de mise en marche de soi entre sa pensée et sa propre finitude. La visée est la réconciliation : se réconcilier avec la pensée et ses incertitudes, se réconcilier avec notre finitude contre nos désirs d'infini et d'absolu
Ainsi la pratique philosophique est surtout une affaire de réconciliation : se réconcilier avec autrui et son étrangeté, se réconcilier avec le langage et ses trahisons quotidiennes, se réconcilier avec nos mots qui nous paraissent toujours en décalage avec “ce que nous voulions dire”.
Las, ce qui est dit est dit, ............

Commentaire de Pat

14 septembre 2016 à 07:30 PM

Les débuts de la rhétorique grecque avec la sophistique, courant culturel majeur au Vème siècle avant notre ère dont Isocrate, Protagoras et Gorgias sont les étendards, constituent également un point de contact intéressant : le bien parler comme une technique pour convaincre sans vérité possible car celle-ci est relative, « l’homme (étant) la mesure de toute chose ». La force de l’argumentation repose sur une technique et l’adaptation à l’occasion. La prose peut dès lors être travaillée comme de la poésie.
Isocrate ajouta qu’au raisonner juste et au bien parler correspondait indissociablement l’homme de bien. Il se rapprochait en cela de son contemporain et néanmoins adversaire Platon, philosophe, définissant la philosophie comme le discours de la recherche de la vérité comme une fin légitime autant qu’un moyen, soit l’intégration du souci de la morale dans le discours.
Ces deux façons de faire se rejoindraient-elles dès lors que la technique est au service d’une recherche éthique dans écrits et dialogique pour enseigner ?