Peut-on être l'auteur de sa vie ?

4 septembre 2020 par jerome lecoq

 

Au début des années 80, Michel Foucault revenait aux origines de la philosophie grecque en redécouvrant les exercices spirituels, après que Pierre Hadot ait initié le mouvement. Il analysait le style du parrèsiaste dont l'incarnation était Socrate, qui disait la vérité quoi qu'il lui en coûte. Il passait également en revue les exercices spirituels de l'antiquité comme l'examen de conscience ou la méditation et en concluait qu'ils étaient des moyens authentiques de se transformer soi-même par un travail rigoureux. Il évoquait même l'idée inachevée de "faire de sa vie une oeuvre d'art" ce qui impliquait que nous soyons à la fois l'artiste et l'oeuvre en cours de construction. Il ne donnait pas les moyens concrets de se mettre à l'ouvrage cependant.

Ce faisant Foucault posait la question de savoir si nous pouvions au moins être l'auteur de notre vie ce qui implique à la fois un acte de création et un acte de narration.

Pour l'acte de création nous choisissons les différentes activités dans lesquelles nous nous investissons au quotidien : travail, vie de famille, loisirs personnels, voyages, projets.

Pour l'acte de narration nous nous racontons plus ou moins objectivement à nos collègues, nos proches, nos amis, mais aussi et surtout à nous-mêmes.

Pourtant, dans toutes ces activités il y a des événements que nous subissons : pertes d'opportunités d'emploi ou d'emploi tout court, tomber sur un manager tyrannique, avoir un enfant ou un parent malade, perdre un parent ou être trahi par un ami. Dans cette oeuvre que serait notre vie il y a autant de choses dont nous sommes à l'initiative que de choses que nous subissons de l’extérieur. Il nous reste toujours alors à choisir l'attitude avec laquelle nous recevons ces événements comme nous le rappellent Epictète et les Stoïciens ou Sartre plus près de nous. 

De la même manière, quand nous nous racontons, nous nous forgeons une identité par le récit de notre vie et avons souvent tendance à prendre nos désirs pour des réalités, à oublier les faits qui ne cadrent pas avec "l'histoire officielle" voire à carrément inventer des actions de toutes pièces afin de raconter la "belle histoire". C’est cette belle histoire que nous aimons à divulguer sur les réseaux sociaux : la belle plage où je me suis baigné(e), les beaux plats que j’ai mangés au restaurant, les merveilleux collègues avec qui j’ai travaillé sur ce “top projet”, la merveilleuse tête de mes enfants qui rentrent à l’école. Chacun poursuivra la liste avec des exemples de son cru...

Dès lors nous manquons à la fois de puissance dans la création de notre vie puisque nous n’en sommes qu’un auteur partiel et de lucidité dans le récit que nous en faisons car nous nous berçons d’illusions.

On est ainsi autant l’auteur que le personnage principal, autant le créateur que l’oeuvre en cours d’élaboration, toujours mal dégrossie.

Or, il existe une forme à la fois nouvelle et très ancienne de travail sur soi, que nous avons nommée la Consultation Philosophique Socratique, qui entraîne à développer à la fois les compétences transverses de la pensée (questionnement, argumentation, interprétation, jugement, concept, synthèse...) et ce que nous pourrions appeler des vertus ou des attitudes philosophiques. Ces “vertus” comme l'authenticité, le courage, la suspension du jugement, la confiance, la générosité, l'étonnement, le combat sont mises en oeuvre au cours du dialogue avec le "philosophe-praticien" qui vous met à l'épreuve de vous-même. 

Il teste votre capacité à vous faire confiance à vous-même, à dire et entendre la vérité, à faire preuve de générosité intellectuelle dans vos réponses, à suspendre votre jugement pour pouvoir poser des questions non-biaisées par vos idées préconçues, à voir objectivement ce que vous êtes en le séparant bien de ce que vous voudriez être, à accepter de vous faire interrompre et à répondre à des questions sur un seul mot de votre phrase afin d’approfondir votre pensée.

En synthèse le philosophe-praticien vous entraîne à vous mettre à la place des interlocuteurs de Socrate dont il est bien connu qu'il les secouait pour leur plus grand bien : celui de l'élévation de leur conscience et de leur connaissance d'eux-mêmes. C'est le fameux connais-toi toi-même qui pourrait ici se traduire par : "sois l’auteur de toi-même en travaillant sur ta pensée et tes vertus philosophiques".

Dans: Vie