Peut-on ne rien attendre de la vie ?

27 novembre 2015 par jerome lecoq

- Peut-on ne rien attendre de la vie ?
- Si on peut attendre la mort, on est sûr qu’elle viendra au moins
- Mais attendre quelque chose, est-ce être sûr que cette chose viendra ?
- Non on peut très bien attendre quelque chose sans être sûr qu’il arrive.
- Et attendre la mort, est-ce quand même attendre quelque chose ?
- Oui même attendre la mort c’est attendre quelque chose de la vie puisque la mort fait partie de la vie
- Alors je repose la question : peut-on ne rien attendre de la vie ?

- Euh…je ne sais pas
- Et bien si tu ne sais pas c’est probablement que la réponse est non


Quand vous posez une question fermée à quelqu’un et qu’il vous répond « je ne sais pas», pariez plutôt sur le « non »


- Oui j’imagine qu’on attend toujours quelque chose de la vie
- Toi par exemple qu’attends-tu de la vie ?
- Qu’elle me donne le plus de moments de joie
- Et comment appelles-tu quelqu’un qui attend cela ?
- Un optimiste
- Mais quelqu’un qui attend des moments de joie, les a-t-il ?
- Et bien non
- Est-ce un optimiste ou plutôt un triste ou un ennuyé ?
- Oui tu as raison c’est plutôt quelqu’un qui s’ennuie
- Alors pourquoi disais-tu optimiste ?
- Euh…(penaud) je pense que parce que ça fait mieux de dire optimiste


Souvent quand on demande aux gens de s’auto-juger ils ont tendance à utiliser des adjectifs qui ont une image plus positive que la réalité. En les questionnant un peu on arrive à être plus proche de la réalité même si elle révèle un schéma moins « séduisant »


- Bien. Donc tu es un ennuyé ?
- Et bien oui il faut croire
- Mais dis-moi la vie te donne-t-elle fréquemment des moments de joie ?
- Non
- Penses-tu être seul dans ton cas ?
- Non je pense que pour la majorité des êtres humains les moments de joie sont rares
- Donc quel est le problème ?
- Le problème c’est que je risque d’attendre longtemps
- Vois-tu un autre problème ?
- Oui : le fait d’attendre. Je n’aime pas parce que cela témoigne d’une attitude passive
- Et alors ?
- Alors je pense que ces moments de joie arrivent surtout quand nous sommes actifs
- Aimes-tu la musique ?
- Oui
- T’est-il arrivé d’éprouver de la joie en écoutant de la musique ?
- Oui bien sûr
- Etais-tu actif ou passif ?
- Plutôt passif
- Donc tu vois bien qu’il n’est pas nécessaire d’être actif pour éprouver de la joie ?
- Oui c’est vrai. Mais la musique c’est souvent moi qui la choisis, elle ne vient pas comme cela, je provoque ces moments de plaisir
- Mais es-tu sûr qu’ils vont venir ?
- Non c’est vrai que les moments de joie musicaux arrivent de manière impromptue comme quand la radio passe une chanson qui nous rappelle un moment joyeux de notre existence
- Et ces moments les attends-tu ?
- Non en général non
- Qu’en déduis-tu ?
- Que les moments de joie viennent avec une surprise, quand on ne s’y attend pas
- Donc peux-tu attendre de la joie si elle arrive quand on ne s’y attend pas ?
- Euh non. Peut-être est-ce justement lorsque l’on n’attend rien que l’on a le plus de joie
- Donc cela veut dire que tu attends de la joie qui arrive….quand tu n’attends rien
- Oui c’est un paradoxe
- Comment le résous-tu ?
- Et bien justement en n’attendant rien de la vie je me rends disponible pour des moments de joie, de surprise
- Qu’attendent en général les gens de la vie ?
- De la réussite sociale, de l’amour, de la reconnaissance, du plaisir, de la jouissance, de l’émerveillement
- Et la vie leur donne-t-elle ce qu’ils en attendent ?
- Ils peuvent accéder momentanément à cela mais cela reste très fragile et les déceptions sont nombreuses. Celui qui attend l’amour connaitra aussi la trahison et le chagrin d’amour par exemple. Il connaitra aussi l’érosion de l’amour avec le temps. C’est en tous cas ce que je constate si j’en crois le nombre de divorces et en présupposant que les gens qui se marient s’aiment. C’est la même chose pour la reconnaissance sociale d’ailleurs. Je pense que tout ce que donne la vie elle le reprend aussi donc il vaut mieux ne pas en attendre grand-chose
- Comment appelle-t-on quelqu’un qui n’attend pas grand-chose de la vie ?
- Un désabusé
- Un désabusé est quelqu’un qui a été abusé ?
- Oui
- Pourquoi ?
- Parce qu’il a attendu des choses que la vie ne lui a pas données
- Est-il heureux ?
- Non je crois qu’il est plutôt triste
- Donc comment faire pour ne pas être abusé ?
- Et bien il faut ne rien attendre de la vie
- Mais pourquoi les gens en général ne le font pas ?
- Parce que j’imagine qu’ils pensent qu’il faut attendre quelque chose de la vie
- Et d’où vient cet impératif catégorique ?
- Et bien cela commence enfant avec les contes de fée : la princesse finit par rencontrer le prince charmant et « ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leur vie ». Puis l’école où on nous dit qu’une bonne éducation nous permettra d’avoir un bon diplôme et un travail épanouissant. la publicité nous promet de satisfaire tous nos désirs et que nous serons plus heureux en consommant. Les assureurs nous disent qu’il faut penser à l’avenir et mette de l’argent de cote. Toute la société concourt à créer un message qui serait que la vie vous donnera plein de choses si vous faites bien votre devoir. Donc on se dit qu’on est bien en droit d’attendre le bonheur à force de travail par exemple.
- Et donc en une phrase ?
- C’est la société qui nous inculque que l’on doit attendre quelque chose de la vie
- Mais pourquoi la société fait cela ?
- Parce que si des gens attendent quelque chose de la vie, d’autres pourront le leur fournir. C’est un marché qui s’est créé
- Mais peut-on attendre quelque chose de la vie que personne ne soit en mesure de nous fournir à part la vie elle-même ?
- Oui la vie elle-même
- Peux-tu expliquer ?
- Et bien nous pouvons attendre de la vie de la perpétuer : en ayant des enfants nous créons nous-mêmes de la vie
- Oui je comprends. Mais revenons maintenant à la question qui nous occupe : peut-on ne rien attendre de la vie ?
- Oui par exemple j’imagine que les personnes âgées qui ont eu une vie bien remplie n’attendent plus rien de la vie
- Et cette idée quel sentiment provoque-t-elle chez toi ?
- Un sentiment de tristesse
- Pourquoi ?
- Parce que je me dis que si l’on n’attend plus rien, autant mourir tout de suite
- C’est donc que pour toi ne rien attendre de la vie est presque un impensable ?
- Oui c’est vrai. J’ai beaucoup de mal à imaginer qu’on puisse ne rien attendre de la vie

Quand une personne n’arrive pas à imaginer quelque chose qui est pourtant imaginable, il faut poursuivre pour lui faire penser l’impensable : c’est à ce moment que l’on peut débloquer une situation ou provoquer des prises de conscience propices au changement


- Et bien justement essayons quand-même. Imagine que quelqu’un n’attende rien de la vie. Pourrait-il malgré tout en jouir ou y trouver de l’intérêt ?
- Ah oui tiens justement je viens de penser aux petits enfants. Ils jouent, ils découvrent le monde, leur corps et les autres. Ils n’attendent rien de particulier mais s’étonnent constamment et expérimentent.
- Quel intérêt y trouvent-ils ?
- La joie de la découverte et du jeu lui-même
- Et comment sais-tu qu’ils n’attendent rien ?
- parce qu’ils n’ont pas de volonté particulière d’obtenir quelque chose puisqu’ils ont déjà tout ce dont ils ont besoin
- c’est-à-dire ?
- ils ont l’affection de leurs parents, ils sont nourris, logés.
- Pourtant les enfants aussi peuvent être contrariés si on leur refuse l’accès à certains objets par exemple ?
- Oui momentanément mais ils trouveront rapidement un autre sujet d’intérêt
- D’accord admettons que les petits enfants n’attendent rien de la vie. Comment faire pour un adulte pour retrouver cet état d’esprit infantile, sans évidemment régresser au stade du fœtus ?
- Et bien justement en se mettant dans des dispositions de découverte, d’étonnement, de jeu
- As-tu un exemple ?
- Et bien oui par exemple lorsque j’écris ce dialogue c’est un peu comme un jeu. Je me pose une question sans attendre de réponse particulière puis j’essaie d’y répondre. J’ai l’impression de découvrir ma propre réponse comme si j’étais un autre, un inconnu. C’est un sentiment assez agréable.
- Mais si tu n’attends pas de réponse particulière tu attends quand-même une réponse ?
- Oui mais c’est une attente qui est plus un étonnement. Je n’attends pas comme un client qui attend sa pizza parce qu’il l’a payée. Je constate un problème ou quelque chose qui m’étonne et je m’invite à y répondre moi-même. Mais finalement j’ai toujours une réponse. Je ne suis pas dans une attente anxieuse. Même un « je ne sais pas » me satisfait car c’est un aveu d’ignorance et donc une forme de réponse.
- Donc quand tu pratiques cet exercice tu n’attends rien de la vie ?
- Oui on peut dire cela : je suis dans la réflexion, dans le dialogue qui est aussi une forme d’action
- Mais peut-on dire cela d’autres formes d’exercice ?
- Oui je pense que la pratique d’un sport, d’un instrument de musique, une activité artistique en général nous invite à ne pas attendre mais à créer, à s’entrainer, à imaginer, à jouer. Ces activités sont une fin en elles-mêmes par conséquent nous ne sommes pas dans l’attente d’un résultat, d’une reconnaissance.
- Mais peut-on attendre de la vie qu’elle ne soit que jeu, création et entrainement ?
- Il ne faut pas l’attendre il faut tout voir comme un jeu, toute expérience comme un entrainement, un enseignement, une découverte. Mêmes les choses les plus insignifiantes sont invitation à la réflexion
- Mais quel jeu ou sport selon toi pourrait-se pratiquer tout le temps à tout moment ?
- Et bien le jeu du dialogue avec soi, autrui ou un groupe. Et même le dialogue avec les objets est possible
- Ah bon tu parles avec les portes ?
- Oui tu devrais essayer de parler à une porte : tu verras qu’elle peut te répondre. D’ailleurs quand ma fille fait des bêtises et que je commence à me mettre en colère contre elle je l’invite à demander au mur de sa chambre « pourquoi papa est fâché contre toi ?
- Et ca marche ?
- Jusqu’ici elle est toujours revenue avec une réponse

Dans: Dialogues