Peut-on prendre du plaisir à penser ?

4 novembre 2019 par jerome lecoq

 

Lutter

Je ne parle pas du plaisir que l'on peut avoir à lire un livre ou à écouter un discours d'un brillant professeur. Je parle du plaisir pris à exercer sa réflexion de manière active et qui inclut le fait de penser sur soi-même également, dans le cadre d’un dialogue ou en écrivant.

Cette question pose problème car au premier abord penser est un effort : penser c'est en effet lutter.

Lutter contre sa propre paresse intellectuelle d’abord, qui nous pousse à passer rapidement sur ce que nous ne comprenons pas ou nous pose problème, à chercher des réponses toutes faites à travers des figures d'autorité telles que les grands auteurs, les leaders d'opinion, les intellectuels en tous genre, à nous déclarer inaptes à la pensée et à laisser ce travail à des professionnels comme les philosophes. La pensée est chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls philosophes.

Penser c'est aussi lutter contre toutes les sollicitations quotidiennes et tout ce qui veut détourner notre attention pour nous faire consommer : les réseaux sociaux, l'actualité, la publicité sous toutes ses formes (qui se combine de manière insidieuse avec les « posts » de nos "amis" sur Facebook par exemple), les e-mails, les sms. Cela devient un vrai défi que de se mettre seul avec soi-même et sa pensée, ou avec un partenaire de dialogue, pour réfléchir sur un problème qui nous touche, sur nous-même ou sur le monde en général.

La pensée n’a que faire du positif et du négatif, pour elle tout est bon, comme dans le cochon.

Penser c'est enfin lutter contre la pensée positive qui nous pousserait à ne tout voir que du bon côté et à éviter les problèmes, à éviter de voir les côtés désagréables de notre être et accepter de se voir tel que nous sommes sans éviter la confrontation. La pensée n’a que faire du positif et du négatif, pour elle tout est bon, comme dans le cochon. Ou plutôt, le positif n'est pas meilleur à penser que le négatif;

Avant donc de prétendre avoir accès au plaisir de penser il faut fournir des efforts, se bouger, lutter contre nos propres tropismes encouragés par la société de consommation et procéder à une certaine forme d'autodiscipline voire d'ascèse pour les plus ambitieux d'entre nous qui entendent remettre véritablement la pensée au cœur de leur existence. 

Penser, c'est plutôt dur, plutôt âpre, abrupt voire escarpé parfois. C'est lent également, ennuyeux souvent au début pour les personnes en mal d'excitation.

Voyons maintenant les côtés positifs, le plaisir et les autres effets secondaires que cette activité qui est à la pointe du règne animal et apparemment le privilège unique de l'espèce humaine, peut entraîner.

 

Prendre de la distance

Ce mouvement du dedans-dehors est une forme de respiration

D'abord penser c'est prendre de la distance, s'extraire, se dédoubler. Cette extraction, même si comme nous l'avons dit peut être pénible tant nous nous sommes habitués à être happés voluptueusement par notre quotidien, est source de tranquillité, d'apaisement, de calme. Nous voyons les choses sans être dedans. Ou plutôt nous sommes à la fois dedans et dehors puisque cette extraction est quelque peu superficielle : il ne s'agit pas de méditer comme un moine Zen. Ce mouvement du dedans-dehors est une forme de respiration.

Notre pensée respire en se nourrissant des expériences de notre sensibilité auxquelles notre entendement, notre raison, donne une forme, ou un sens. Penser c'est in-former dans le sens de donner une forme à la multiplicité indistincte des données qui nous proviennent du sensible via la perception. Nous ne sommes plus pris dans et par les choses, c'est nous qui leur donnons leur forme. 

 

Créer

Penser est ensuite un acte créateur et comme tout acte créateur il est source de plaisir. C'est le même principe que dans la création artistique : plaisir et douleur se mêlent dans le processus créatif lui-même puis enfin vient le plaisir d'accoucher d'une "œuvre". Nul besoin d'être Victor Hugo ou Kant pour goûter à ce plaisir simple de la création : répondre à une question philosophique* de manière claire, argumentée et articulée suffit déjà à produire ce plaisir. Chacun produit ses œuvres à son niveau et nul n'est tenu de penser à longueur de temps.

Descartes avouait d'ailleurs lui-même n'y passer que très peu de temps dans la semaine, peu de temps qui selon lui garantissait une bonne qualité de penser. Je pencherais pour une option plus laborieuse et proche de l'artisanat pour ma part : penser c'est de l'entrainement un peu chaque jour. 

 

Comprendre

Penser augmente notre puissance d'exister : c'est précisément ce que Spinoza appelait la Joie

Plaisir également de comprendre, d'approfondir : comprendre le monde en le questionnant, ce qui passe d'abord par autrui. Questionner et se faire questionner par autrui pour le comprendre et se comprendre, voilà qui est source d'un plaisir subtil et durable. Se faire questionner, que ce soit par nous-même ou un autrui non-complaisant, c'est produire une réponse et s'engager dans une hypothèse.

Produire une réponse c'est produire un jugement ou une interprétation. C'est donc participer encore une fois à la création du sens et s'impliquer, affirmer, par conséquent aussi s'affirmer. Penser c'est donc affirmer son existence, c'est dire que l'on existe en prenant la place qui nous revient. Penser augmente notre puissance d'exister : c'est précisément ce que Spinoza appelait la Joie. Penser provoque de la Joie. 

Ce qui ne veut pas dire que nos pensées elles-mêmes seront nécessairement joyeuses. Même une pensée que nous pourrions qualifier de "triste" ou "déprimante", comme un jugement sur la vanité ou la stupidité humaine par exemple, provoque la joie. Celle de l'avoir produite, celle d'avoir compris quelque chose, de l'avoir par conséquent démontrée.

 

Partager

Penser c'est accéder au sens commun et construire une pensée claire et si possible vraie, au moins qui ait du sens pour celui qui la porte

Ensuite penser provoque le plaisir du partage. Penser c'est ne jamais être seul. Nous avons dit que penser était d'abord dialogue de soi à soi, "dialogue de l'âme avec elle-même" comme disait Platon. Moi est un autre, il me questionne comme un autre. Cela dit ne partager qu'avec soi-même pourrait paraître quelque peu...égoïste.

Penser c'est accéder au sens commun et construire une pensée claire et si possible vraie, au moins qui ait du sens pour celui qui la porte. Accéder au sens commun c'est partager le sens avec autrui : il nous comprend, il a accès au même sens que nous. Partager quelque chose avec quelqu'un que nous ne connaissons pas et qui est autre que nous, n'est-ce pas miraculeux ? Si l’on pense à tout ce qui nous rend stupide (voir les 5 articles consacrés au thème de la stupidité) il y a beaucoup plus de raisons de ne pas nous comprendre que l'inverse.

 

Découvrir

N'est-ce pas formidable  ? En nous réfutant, en nous objectant, autrui nous aide à mieux voir. 

Mieux encore, autrui, tout en nous comprenant, peut ne pas être d'accord et nous faire des objections. Une objection pose une limite à notre discours et les limites nous permettent de distinguer les formes, de voir les différences, de mieux discerner notre propos.

N'est-ce pas formidable  ? En nous réfutant, en nous objectant, autrui nous aide à mieux voir. Or qui n'a pas ressenti de plaisir en passant de la confusion à la clarté, en mettant de nouvelles lunettes pour la première fois par exemple...Nous savons bien que quand quelque chose nous procure de la joie, nous voulons spontanément la partager, faute de quoi la joie nous paraît quelque peu empêchée. 

Ainsi cette joie de comprendre, de construire, de voir de plus en plus distinctement et de voir qu'autrui voit des choses que nous n'avions pas vues et vice-versa, n'est-ce pas un plaisir à partager avec le plus grand nombre ?

 *Une question philosophique est toute question qui n'est pas une demande d'information, une question qui cherche à découvrir et à réfléchir et pas à combler un manque.

Dans: Dissertation