Peut-on s'accomplir soi-même à travers le travail ?

18 juillet 2018 par jerome lecoq

 

Les conditions d'un accomplissement de soi

On remarque dans cette question que l'accomplissement de soi a besoin d'une médiation : on ne s'accomplit pas soi-même "naturellement". On ne peut pas dire par exemple que les animaux s'accomplissent car il n'y a pas de médiation entre eux et eux-mêmes : ils existent et remplissent leur vie comme leur instinct le leur dicte. Chez l'être humain cette médiation est opérée par la conscience : on ne peut s'accomplir que par la conscience.

Par ailleurs toute une tradition philosophique identifie le travail à une aliénation : le travail est justement ce qui fait que nous ne sommes pas nous-mêmes, que nous sommes esclaves de celui qui possède notre force de travail, en l'occurrence l'actionnaire qui possède le capital. Le fruit de notre travail nous est confisqué par la possession extérieure des moyens de production par le "capitaliste" dans la tradition marxiste. Par ailleurs il existe un certain nombre de métiers que l'on pourrait juger abrutissants par la répétition des tâches qu'ils impliquent, par le morcellement de ces taches qui font que le travailleur ne sait pas dans quel but il travaille quand ce n'est pas carrément pour rien. Aujourd'hui s'ajoute également les distractions constantes dont sont victimes les travailleurs pendant l'exercice de leurs tâches.

Pour que l'on puisse s'accomplir il faut avoir la conscience d'être inaccompli, d'être comme un terrain en jachère qui est doté de potentialités à développer, que quelque chose nous manque. Il faut aussi que le travail que nous accomplissons ait un sens qui corresponde à ce que nous voulons et aimons faire : il faut donc qu'il y ait une correspondance, une cohérence voire une harmonie entre d’une part la tâche elle-même et le plaisir qu'elle nous procure en retour pour compenser l'effort qu'elle nécessite et d’autre part notre désir et l'objectif final que nous cherchons à atteindre.

Une tache peu gratifiante au quotidien peut néanmoins remplir un objectif à long terme que nous jugeons satisfaisant comme par exemple de travailler dans un fast-food pour payer nos études. Dans ce cas le travail n'est qu'un moyen d'atteindre un but supérieur. De même une tâche qui nous passionne peut s'avérer vide de sens de manière globale voire néfaste : combien de personne sont attachées à leur travail mais déplorent que le résultat final soit dévoyé ou utilisé à des fins qu’ils jugent incompatibles avec leurs « valeurs ».

Même si cependant nous avons la chance de faire un travail intéressant et utile pour la société rien ne nous dit que nous en sortirons "accomplis". De nos jours, en dehors de certaines professions, le travail n'est qu'une partie de la vie et de nombreuses personnes ne comptent pas sur leur travail mais plutôt sur leurs activités de loisirs et sur leur vie de famille pour « s'accomplir ». Les adeptes du développement personnel par exemple diront qu'ils font un "travail sur eux-mêmes" pour résoudre des problèmes auxquels ils sont confrontés, ou pour développer des compétences qui leur font défaut ou dans lesquelles ils veulent exceller.

Que signifierait donc dans ce cadre s'accomplir soi-même ? Quels sont les critères objectifs qui témoigneraient du fait que nous sommes "accomplis" ?

 L'inaccomplissement comme moteur

Je ne me risquerais pas à définir les critères qui permettraient de qualifier un homme accompli pour la bonne et simple raison que si l'accomplissement de soi existe et constitue un objectif de vie alors il faudrait en tout logique que nous cessions de vivre une fois cet état atteint pour que rien ne puisse risquer de nous "désaccomplir". Il y a dans l'accomplissement de soi l'idée d'un produit à atteindre, d'un projet objectif à réaliser, d’une œuvre à créer. Peut-être pouvons-nous voir en tel ou tel homme un "homme accompli" en ce que nous pensons qu'il a atteint un niveau de responsabilité, de sérénité, de compétences morales et intellectuelles, voire physiques (un sportif accompli), de stabilité affective et de reconnaissance des autres, mais nous ne pourrons jamais savoir ce que cela fait d'être "accompli". Il est probable que l'accomplissement de soi ne signifie rien pour celui qu'on juge accompli car c'est justement le fait qu'il se travaille en permanence qui fait qu'il parait accompli aux yeux d'autrui.

En jugeant un homme "accompli" il est fort probable que nous projetions sur lui nos propres faiblesses, manquements et défauts.

Ce qui est incontestable c'est que s'accomplir signifie pour autrui passer des épreuves en conscience, opérer des choix et donc renoncer, entreprendre des projets et donc prendre des risques et à chaque fois "prendre les deux menteurs que sont l'échec et le succès d'un même front". En d'autres termes c'est par ce que nous nommerons « sagesse » que l'on verra l'homme accompli car seul le sage a du recul sur ses expériences et est capable de les mettre en perspective pour montrer ce qu'il en a retiré, comment justement il les a vécues tout en se travaillant lui-même.

Si l'on prend un philosophe comme Sartre en revanche on comprend que l'homme conscient est celui qui s'échappe toujours à lui-même et qui perçoit sa liberté fondamentale à travers l'angoisse. Pour Sartre cela n'aurait pas de sens de s'accomplir à part dans la mort. Le sentiment d'inachevé, la frustration, le manque sont le lot de ceux qui cherchent à s'accomplir, à être heureux, à arriver quelque part...car l'accomplissement signifierait la pure coïncidence à soi, ce qui n'arrive que dans la mort (quand le pour soi et l'en-soi coïncident selon la terminologie sartrienne).

 

 

L'accomplissement de soi cher aux psychologues et notamment à Maslow qui nous a donné sa célèbre "pyramide "éponyme n'est donc qu'un mirage aux alouettes pour tous ceux qui cherchent une forme de transcendance dans un monde désenchanté, détranscendentalisée, "déreligéré" (qui a perdu toute religion). Ils chercheront des compensations dans les drogues, dans l'amour passion, dans la communion footballistique comme on vient de le vivre récemment, au passage toutes des expériences adolescentes. Or qu'est-ce qu'un adolescent sinon un adulte inaccompli, en général assez rétif au travail...?

Mais bien vite ils reviendront de tout cela encore plus avides qu'auparavant et prêts à mettre toute leur énergie dans un nouveau projet. Ainsi le travail peut donner l'illusion de l'accomplissement de soi mais celui qui trouve l'accomplissement dans son travail a en général des "blind spots" voire des carences pathologiques dans les autres domaines de sa vie : l'histoire regorge de grands hommes qui sont si grands dans leur travail et si chétifs et mesquins dans leur vie personnelle.

Plutôt que de se demander stérilement et narcissiquement ce qui nous rend heureux, ce qui nous épanouira et nous "accomplira", posons-nous les questions de Socrate quand nous faisons quelque chose : est-ce vrai, est-ce utile, est-ce bon ?

Peut-être Socrate a-t-il accepté de mourir si facilement parce qu'il estimait qu'il était accompli et avait fait son maximum pour aider ses congénères à s'accomplir eux-mêmes ? D'ailleurs regardez comment procède Socrate : il questionne et requestionne. La question invite à la réponse mais la réponse n'épuise jamais la question et reste inaccomplie, même si elle est vraie. Elle reste inaccomplie parce que le monde bouge et parce que l’esprit bouge avec lui. Le questionnement en tant que compétence est une manière de s'accomplir parce qu'il nous oblige à sortir de nous-mêmes, à nous voir objectivement et par conséquent nous permet de voir nos problèmes, nos carences pour les résoudre ou éventuellement nous réconcilier avec.

Pour sortir de nous mêmes nous devons passer par autrui or l'accomplissement de soi passe aussi par les autres : non que nous dépendions de leur bon vouloir pour nous accomplir mais en tant que miroirs de notre être ils peuvent nous dire si ce que nous désirons être et ce que nous sommes réellement correspond.

Et si finalement notre force n’était-elle pas dans l’inaccompli, si notre nature n’était-elle pas d’être une question éternellement ouverte, produisant des réponses temporaires et toujours à reconquérir, puisant son dynamisme dans son propre néant intérieur ?