Philosophie et entreprise font-elles bon ménage ?

8 septembre 2010 par Jérôme Lecoq

Si philosophie et entreprise ne vont a priori pas ensemble, il existe un champ d'applications pratiques dans l'entreprise pour une méthode de questionnement philosophique.

On entend souvent dire dans l'entreprise, lorsque par exemple un salarié se pose des questions "existentielles" : on ne fait pas de la philosophie ni de la métaphysique, on doit faire du business, on doit satisfaire ce client, on n'a pas le choix, la liberté ni le luxe de se poser ce type de questions. Ainsi, avant même de savoir en quoi consiste cette attitude et si elle relève bien de la philosophie, tout comportement qui vise à se poser, regarder autour de soi, poser des questions sur ce qui semble acquis est suspect en entreprise. Au mieux elle fait perdre du temps, au pire elle est subversive et témoigne de votre mauvaise volonté.

Le manager en entreprise est constamment prix dans un enchevêtrement de contraintes, d'objectifs à remplir, de priorité à respecter, de personnes à "manager" qui semblent l'empêcher de prendre du recul et de "relever la tête du guidon". Or pour progresser dans une réflexion philosophique il faut être disponible au moins temporairement, il faut y consacrer du temps. Dès lors se pose un problème pratique : quel peut-être le temps consacré en entreprise à une réflexion philosophique commune ou du moins au penser-ensemble caractéristique d'un atelier de questionnement philosophique ?

La philosophie a une réputation d'activité conceptuelle et spéculative, théorique mais sans rapport à la réalité, livresque voire littéraire, vision probablement façonnée par les réminiscences de nos cours de philo au Lycée.

Il existe également un frein qui à notre avis est beaucoup plus embêtant pour l'activité philosophique en entreprise, c'est ce que nous appellerons le frein culturel. Une entreprise ne fonctionne qu'avec un certain nombre de présupposés implicites, de codes et de comportements typés. Ce sont "les choses qu'ici on fait et on ne fait pas", ce qu'on pourrait résumer par la culture d'entreprise. Par exemple on ne remet pas en cause la hiérarchie dans une entreprise à commandement de type militaire, on ne dit jamais "non" frontalement à un client mais on essaie de l'orienter dans une autre direction, on ne vient jamais en jeans et en basket si on travaille dans la banque, on ne commence pas une réunion si le chef de service n'est pas là, on ne quitte pas la société avant le PDG, etc.

Or la philosophie remet en question, au moins en pensée et le temps d'un exercice, cet ordre établi et ces dogmes implicites. La réputation antisociale de grands philosophes est là pour témoigner du danger que représente le philosophe aux yeux de l'ordre établi : Diogène, ce Socrate devenu fou qui apostrophait les citoyens dans la rue, Socrate accusé de corrompre la jeunesse, Descartes seul dans sa cabane avec son poêle, Nietzsche devenu fou à la fin de sa vie, Schopenhauer mysogine et misanthrope notoire...La philosophie arrive en entreprise avec une réputation de potentielle perturbatrice qui peut la rendre suspecte aux yeux de beaucoup de "managers" qui ont plutôt à cœur de préserver l'ordre établi, nous semble-t-il.

Mais paradoxalement c'est cette fonction perturbatrice et provocatrice qui peut également donner les meilleurs fruits : en effet il semblerait que la démarche créative bénéficie de la remise en question de l'existant, en pensée, afin de générer des alternatives à des problèmes récurrents. Le questionnement philosophique permet en effet d'élucider les présupposés implicites qui sont à l'œuvre dans une situation problématique. Or on s'aperçoit à cette occasion que notre collègue avec lequel nous travaillons depuis plusieurs années a une vision radicalement différente de la nôtre et nous commençons à nous expliquer certaines attitudes qui nous paraissaient incompréhensibles jusqu'à présent. A cette occasion nous explicitons les dogmes inavoués de l'entreprise et qui conditionnent les comportements des employés. Non pas qu'un dogme soit mauvais en soi (cela peut-être même tout à fait utile pour cimenter les équipes et intégrer rapidement les nouveaux arrivants) mais nous pensons que le rendre explicite est essentiel pour l'adapter à des changements de situation. Il faudra donc tenter de conserver les avantages du dogme tout en l'assouplissant pour s'adapter à la nouvelle situation dans un environnement soumis à des changements constants, ou dit autrement : s'appuyer sur la culture comme levier pour s'adapter aux changements.