Philosophie ou psychologie ?

25 septembre 2010 par jerome lecoq

Le praticien philosophe, même s'il agit grâce à la parole à l'instar du psychologue, agit cependant d'une manière bien spécifique.

Dans notre méthode nous faisons dialoguer les gens entre eux, nous les faisons se questionner les uns les autres, s’objecter sur leurs propositions et argumenter pour soutenir leur point de vue. Nous fonctionnons beaucoup sur la logique des arguments et notamment sur le fait que cette logique soit commune et incarnée par la raison du groupe.

Notre méthode contraignante provoque souvent chez les participants des réactions d’agacements, d’évitement voire d’agressivité qui témoignent, au niveau psychologique, des résistances mentales qui sont mises à l’œuvre par le sujet.

Par exemple un individu voulait traiter un sujet et le groupe en a choisi un autre. Quelques minutes plus tard le sujet montre un désaccord peu argumenté face à une position d’un participant et interrogé, on s’aperçoit qu’en fait il n’est pas contre les arguments du participant mais qu’il exprime son agacement du fait que le sujet qu’il voulait traiter n’a pas été choisi par le groupe. Il n’a donc pas réussi à jouer le jeu et à se décentrer pour examiner un thème pour lequel il n’avait pas d’affinités. Notre exercice provoque donc des réactions qui témoignent de résistances psychologiques mises à jour à cette occasion. Pour autant nous n’allons pas essayer de contourner, gommer ou atténuer cette résistance ; nous allons simplement l’acter et demander au sujet de passer outre, ce que certains arriveront à faire et d’autres auront besoin d’un peu plus de temps. Nous allons lui demander de passer de l’autre côté, de franchir la barrière de l’ego pour aller vers la pensée, en l’occurrence celle de l’autre et de faire l’expérience de se mettre à la place de l’autre. Nous n’essaierons ni de demander au sujet d’expliquer cette résistance et encore moins de la relier à des événements de son vécu, de son passé personnel : qu’il la voie devant lui nous suffit : c’est ce que ferait en revanche probablement un psychologue.

Pour autant il arrive que le problème d’une personne se retrouve au centre du dialogue : mais ce sera parce que celle-ci aura assumé une hypothèse et aura donc l’occasion d’être questionnée et objectée par les participants. En effet toute hypothèse implique une vision du monde. Sa pensée, et non son ego (avec toutes les ruses qu’il peut déployer pour occuper le devant de la scène et « ramener la couverture à lui »), deviendra pour un moment le centre de l’attention. Et finalement n’est-ce pas plus gratifiant de se retrouver questionné pour sa "production", son œuvre de pensée, plutôt que pour l’expression impulsive et affective de son moi anxieux, narcissique et fermé ?

Si le sujet a un questionnement plus personnel qui lui tient à cœur nous pouvons également le voir en consultation individuelle. Attention néanmois : il risque d’être déçu parce qu’au cours des consultation individuelles nous essayons également de décentrer la personne d’elle-même en lui montrant l’altérité, l’alternative, en lui parlant du monde et de l’autre quand lui s’attache à son soi et à sa personne, à sa « pathologie ».

Pour résumer donc nous provoquons des réactions individuelles qui révèlent un certain état d’esprit psychologique mais, tout en en prenant acte et en les explicitant, nous ne nous obligeons pas à les traiter comme problèmes en soi mais plutôt comme symptômes de l’être de la personne et comme phénomène banal mais néanmoins nécessaire pour accéder à ce qui nous touche tous, l’universel, ce que nous sommes, notre humanité en somme : « humain trop humain » dirait Nietzsche.

C’est plutôt au sujet lui-même de se demander après coup : pourquoi ai-je eu cette réaction, pourquoi ai-je résisté à ce moment là au lieu de lâcher-prise et d’apporter ma contribution à la résolution d’un problème apporté par quelqu’un d’autre.