Pour bien penser arrêtons de penser

18 juillet 2016 par jerome lecoq

 

Je suis philosophe-praticien et mon métier est d'apprendre aux gens à mieux penser et se penser seul et en groupe. Or ce qui empêche le plus souvent les gens de penser c'est qu'ils ont trop de choses qui leur passent par la tête, cela se “bouscule au portillon”. Ils ont l'impression d'avoir plein d'idées mais aucune n'est claire, donc aucune n'est vraie pour reprendre Spinoza. Pour les aider il faut que je canalise leur pensée en leur demandant par exemple de ne répondre à ma question que par un seul mot, un concept unique. L'exercice leur parait insurmontable, terriblement réducteur car ils ne savent pas quel mot choisir. Alors je leur demande de prendre n'importe lequel et de commencer avec cela. Le choix que je les pousse à opérer a pour effet de "vectoriser" leur pensée et d'avancer dans une hypothèse, aussi improbable soit-elle.

Quand je leur explique que c'est justement quand il y a de la certitude qu'il n'y a plus de pensée, ils sont surpris. Evidemment puisque le modèle qu'ils ont en tête est celui du bon élève à la française qui veut faire plaisir au professeur et veut avoir les bonnes notes

 

Souvent ce qui empêche les gens de penser c'est qu'ils veulent être certains, ils veulent être sûrs. Quand je leur explique que c'est justement quand il y a de la certitude qu'il n'y a plus de pensée, ils sont surpris. Evidemment puisque le modèle qu'ils ont en tête est celui du bon élève à la française qui veut faire plaisir au professeur et veut avoir les bonnes notes qui lui garantiront la réussite de sa vie future. Je leur parle alors des enfants de moins de 8 ans qui me sortent les hypothèses les plus farfelues sans aucun complexe ni peur de paraître stupide et cela les déride quelque peu.

J'imagine que ce “syndrome du bon élève ”se perpétue après dans les entreprises et je ne pense pas que les études supérieures leur apprennent à "désapprendre" les réflexes du bon élève. C'est bien dommage parce que cela fait des adultes avec beaucoup de connaissances mais aussi beaucoup de rigidités, de fermeture et de crispations. Du coup une grande difficultés à faire avancer des sujets en groupes autrement que par l'imposition autoritaire. On fait semblant d'ouvrir le débat puis comme celui-ci s'éternise et qu'après tout il faut bien décider, on décide de manière assez brutale sans que la décision ait pris en compte les quelques timides objections qui auront pu être "recueillies" ça et là au cours d'un semblant de débat.

quand on se retrouve dans une réunion avec deux tiers de bons élèves ou d'anciens bons élèves, vous imaginez la vitesse avec laquelle n'importe quelle hypothèse sera balayée

Il faut donc se risquer à une hypothèse et pouvoir compter sur la bienveillance du collectif pour l'étayer et l'éprouver et non pour la balayer d'un revers de main comme pourrait le faire le maître ou le bon élève (il balaye la réponse car il connait la bonne réponse, c'est d'ailleurs pour cela qu'il a fait les meilleures écoles). Or quand on se retrouve dans une réunion avec deux tiers de bons élèves ou d'anciens bons élèves, vous imaginez la vitesse avec laquelle n'importe quelle hypothèse sera balayée. Pour bien penser il faut donc arrêter de penser plusieurs choses à la fois et il faut aussi arrêter de penser à soi : vous n’êtes pas le seul à avoir des idées et votre idée n'est plus à vous dès qu'elle est prononcée, aussi fier que vous en soyez.

Le désaccord se donne souvent l’allure de l’incompréhension tant nous rechignons à accepter le corps étranger que constitue une idée différente : on dira qu'on ne comprend pas alors qu'en fait on n'est simplement pas d'accord

Arrêter de penser c'est aussi arrêter de penser par réaction, par habitude : c'est se calmer, se poser, apaiser ses émotions qui font que les idées s'associent entre elles à une vitesse fulgurante. Bien penser c'est réintroduire la lenteur dans le raisonnement. Il faut en profiter car quand l'urgence viendra nous n'aurons plus ce luxe par conséquent prenons le temps d'examiner nos idées une par une et de voir si elles ont du sens avant même de décider si nous sommes d'accord ou pas. Le désaccord se donne souvent l’allure de l’incompréhension tant nous rechignons à accepter le corps étranger que constitue une idée différente (alors qu’en fait nous ne l’avons que trop bien comprise, mais ce n’est pas la nôtre).  Les Anglo-Saxons ont d’ailleurs une expression pour cela : “not invented here”.

Notre subjectivité agit comme un système immunitaire qui crée immédiatement des anticorps dès qu'un corps étranger pénètre son environnement. Mais les idées ne sont pas des microbes, elles ne nous veulent pas de mal. Se poser donc et contempler une idée avant de la juger, avant de l'évaluer : voir le sens qu'elle a, se laisser l'interstice nécessaire qui nous permettra éventuellement d'être surpris.

 

Construire son idée pas à pas, en toute autonomie et sans se laisser influencer par ce que nous pensons que les gens penseront, prendre le risque de la singularité comme de la banalité d'ailleurs, de la simplicité comme de la sophistication.

 

Ainsi bien penser s'apparente à une technique méditative parce que nous devons faire un va-et-vient entre notre corps qui nous rappelle à notre présence et notre idée, notre concept qui nous renvoie à l'objectivité. On entend souvent que la méditation implique de ne pas penser. Je pense que c'est une vision simpliste, on peut penser en méditant à condition de se concentrer sur une unité de sens : une proposition, une phrase, un concept, une question.

Méditer comme penser c'est d'une certaine manière se saisir d'une unité pour faire face à cette unité et voir à la fois l'objet et le sujet dans un même mouvement. Or cette unité peut être ressentie, à l’instar de notre respiration, de nos mouvements, de notre corps en général.

Mais saisir une pensée comme unité et non comme un flux perpétuel comme nous le faisons habituellement est difficile car cela suppose une rupture avec nos manières de faire. Pour le corps, puisqu'il est valorisé à notre époque, nous savons en général en prendre soin et en prendre conscience. Pour la pensée c'est problématique car elle est soit en "mode off" comme pendant le sommeil, le sport intense ou la méditation, soit en mode « flux incessant d'idées » qui s'entrechoquent au gré des sollicitation de notre environnement et de nos émotions.

Nous n'apprenons plus à penser pour penser (l’avons-nous jamais appris d’ailleurs) pour l'exercice lui-même. Nous pensons avoir appris à penser à l'école (rappelez-vous le bon élève) et maintenant que l’école est finie nous n'en avons plus besoin. En revanche nous avons toujours soif de nouvelles connaissances, de nouveaux apprentissages et ceux-ci peuvent être l'occasion de nous remettre à penser. Mais les occasions sont finalement très rares et rapidement la routine reprend le dessus. Et nous recommençons par être submergés par le flux, nous l'amplifions même en étant constamment connectés et en nous ouvrant à mille sollicitations visuelles et sonores. Il suffit de regarder un instant les gens dans la rue ou dans le métro pour les voir comme « zombifiés » par leur portable pour s’en rendre compte.

Si nous devions réapprendre à penser il y a fort à parier que cela se ferait désormais avec une application mobile.

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Commentaire de CAVERIVIERE

30 août 2016 à 11:51 AM

J'ai pris connaissance votre article sur les "pensées", que j'ai trouvé très bien "pensé".
Merci

Commentaire de Christophe Gerbaud

30 août 2016 à 01:50 PM

Cher Jérome Lecoq,

Il est des pensées qui marquent. Des philosophes Cyniques, du matérialisme et nominalisme, des lumières etc. Un champ a pu s'ouvrir - en 2000 - suite au visionnage en 1992 de "Tous les Matins du Monde" (d’Alain Corneau) qui m'avait terriblement marqué ; alors j'ai pu faire face à l'écriture de Päscal Quignard - lequel se définit comme "un petit penseur du monde".

Son registre méditatif, érudit et relavant d'une certaine écriture du corps peut retenir.
"La meilleure façon de penser c'est d'écrire" P Quignard.
http://www.lexpress.fr/culture/livre/pascal-quignard-penser-dur-metier_1578460.html

Commentaire de Devendranath Tiwari

30 août 2016 à 04:06 PM

I liked your write on your mission of cultivating thinking. the method you do is good but not sufficient to convince why thinking? may be that I am not aware of all you are doing. The Important thing I think is that what they do are involved passionately in some or the other way of life they can not leave and fear that maximizing thinking may cause minimizing pleasure. I agree that Zombifying with computers and mobiles are causing so may neuro problems and killing the work culture of the persons. if they are taken as object of cultivation there must me substantive to convince that they can better get out of what they do if they maximize thinking in a proper direction as you suggest. thank you for the good move to cultivate for a rational life over the passionate.