Ces expressions qui tuent la pensée (et le dialogue) - 3 - :

25 septembre 2017 par jerome lecoq

"Je voudrais compléter votre idée..."

Très utilisée dans une discussion ou débat, cette expression traduit le désir d'apporter sa propre idée tout en donnant l'impression que l'idée que l'on vient compléter était intéressante.

Mais si l'on y réfléchit, compléter quelque chose signifie que ce quelque chose a un manque, donc une imperfection, un problème, une faille, un défaut. Un manque n'a de sens que par rapport à un modèle, une perfection, une totalité. Et évidemment qui juge du modèle, de la perfection ? Celui qui veut compléter bien sûr ! Donc non content de balayer d'un revers de main l'idée qu'il feint de compléter, il se pose en garant de l'idée complète, de l'idée totale, du projet accompli, de l'idéal. Il se pose en maître, en gardien, en détenteur de la vérité.

 

En outre je me suis aperçu au cours de mes différents ateliers qu'un interlocuteur qui prétend compléter une intervention ne fait que la remplacer sans vergogne par la sienne la plupart du temps, quand son idée ne vient pas tout simplement contredire celle qu'il venait compléter. D'autre fois l'idée qui prétendait compléter ne fait que redire la même chose avec d'autres mots, n'apportant donc aucun complément substantiel.

On voit bien que derrière cette idée de compléter se cache le désir d'exister, d'attirer l'attention à soi, de faire l'intelligent, le savant tout en ménageant son interlocuteur par un respect de façade.

Je voudrais rebondir (boing !)...

Une variante du "pour compléter..." est le "pour rebondir" non moins utilisée, un grand classique des débats télévisés. Concédons que l'image est belle : on s'imagine bien les interlocuteurs à califourchon sur de grosses balles, rebondissant ça et là au gré du hasard, s'entrechoquent parfois ou s'éloignant tellement du débat qu'ils se perdent dans la nature.

Le "rebond" n'est que l'expression d'une subjectivité débridée, d'une parole compulsive qui ignore son propre statut dans le dialogue et par conséquent ignore ses interlocuteurs.

Cette expression est, contrairement à "pour compléter", complètement indéterminée : en rebondissant sur une idée vous pouvez faire ce qui vous passe par la tête. Vous pouvez commenter, contredire, compléter, remplacer ou même dire quelque chose qui n'a rien à voir (même si cela risque quand même de se voir). Le rebond n'est que l'expression d'une subjectivité débridée, d'une parole compulsive qui ignore son propre statut dans le dialogue et par conséquent ignore complètement ses interlocuteurs. Ceux-ci viennent fournir des idées dont se saisit, par un processus associatif indéterminé et probablement inconscient (comme dans la libre association de la psychanalyse), le « rebondissant » afin de « remplir son propre agenda ». En général celui qui rebondit veut s'exprimer gratuitement ou bien veut convaincre, emporter l'adhésion et trouve n'importe quel prétexte pour prendre la parole. Il s'agit d'une compétition pour la visibilité de son discours et non d'un dialogue pour examiner la pertinence des idées.

Le point commun de ces deux expressions, outre le fait qu'elles sont justement très communes, est qu'elles trahissent le manque de rigueur et d'authenticité des interlocuteurs et a fortiori l'incompétence de celui qui organise ce dialogue

Clarifier ses interventions

Le point commun de ces deux expressions, outre le fait qu'elles sont justement très communes, est qu'elles trahissent le manque de rigueur et d'authenticité des interlocuteurs et a fortiori l'incompétence de celui qui organise ce dialogue. Car en général un dialogue ou débat est animé par un animateur et comporte un certain nombre de règles.

Or parmi ces règles devraient figurer celles-ci :

  1. Avant d'intervenir, clarifiez le statut de votre intervention afin que nous puissions vérifier si ce que vous avez dit correspond ou non à ce qui était annoncé (principe d'authenticité),
  2. Avant d'objecter dites sur quoi exactement, ne prenez la parole que si votre statut est clair.
  3. Une question n'est pas une objection (critique) et une objection doit être affirmative et argumentée (elle pointe un problème).
  4. Si vous voulez juste "rebondir" ou "vous exprimer" attendez la fin du débat et demandez la parole à cet effet.
  5. Si vous êtes d'accord avec une idée alors vous n'avez pas besoin de la compléter ou de la nuancer : donnez votre accord sans réserve même si des nuances sont omises. Vous gagnerez en clarté du dialogue ce que vous perdrez en frustration de ne pas avoir assouvi votre sens du détail. Un dialogue n'est pas fait pour exprimer tous les détails d'une notion mais pour se découvrir et pour se comprendre tout en construisant des idées.
Rebondir c'est bien mais où voulez-vous atterrir ?

Si vous vous trouvez dans un débat et qu'une personne veut compléter ce que vous dites, demandez-lui d'abord : "Qu'est-ce qui manque dans mon idée ?", "Quel est le problème dans mon idée ?". La plupart du temps vous constaterez qu'il n'a même pas compris votre idée et peut être même pas retenue, ce qui en dit long sur sa capacité à la "compléter".

Si quelqu'un veut "rebondir" sur votre idée demandez-lui exactement ce qu'il veut faire. Rebondir c'est bien mais où veut-il atterrir ? Veut-il la commenter votre idée? (mais quelle partie de votre idée ?), Veut-il y objecter ? (sur quoi exactement ?), Veut-il vous poser une question ou veut-il simplement prendre la parole pour s'exprimer sans avoir vraiment conscience de ce qu'il veut ?

Vous verrez que vous provoquerez une réaction intéressante de sa part ainsi que de la part des autres participants : ils prennent conscience de ce qu'ils disent et que vous n'êtes pas là “juste pour parler” mais pour dialoguer.

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