Pourquoi agissons-nous de manière compulsive ?

5 octobre 2018 par jerome lecoq

 

"J'agis donc je suis. Intense besoin d'avancer. Toute requête de suspension ou même ralentir est vaine. Tous ces idiots sur le chemin, perte de temps. Efficacité." (O.B.)

Comment dire du mal de l'efficacité ? La capacité à faire bien les choses en un temps minimal a toujours le vent en poupe. Faire bien les choses voilà qui est bien. Cela permet de réserver du temps pour autre chose. Pour faire bien d'autres choses, encore plus. Mais si on prend du plaisir à ce que l'on fait pourquoi voudrait-on les faire le plus rapidement ? Ah oui parce qu'on ne les fait pas pour le plaisir mais par obligation, elles sont les moyens qui nous permettront d'atteindre notre but.

Un enfant qui joue ne se dépêche pas pour jouer, il ne cherche pas l'efficacité ni l'optimisation. Il fait les choses lentement, il se trompe, recommence, répète, encore et encore. Les enfants veulent qu'on leur relise inlassablement la même histoire, pas une autre, la même. Les enfants sont distraits par un rien et s'intéressent aux choses que nous ne regardons plus depuis longtemps comme les pigeons ou les oiseaux (pour ceux qui restent). Ils voient autre chose que ce que nous voyons dans les choses : ils imaginent, font des liens, ils relient l'histoire à un événement de leur vie actuelle et ils s'expliquent leurs angoisses en les projetant dans les contes.

On sait bien qu'au fond toute notre agitation est vaine et que nous nous distrayons, nous divertissons de quelque chose de plus fondamental comme de réfléchir sur notre existence ou celle des autres. Pourtant s'arrêter sur le bord du chemin n'est pas chose facile, la position est difficile à tenir. Qui oserait se laisser complètement aller au hasard comme ce personnage de Paul Auster dans un roman dont j'ai oublié le nom et qui décide de ne plus travailler jusqu'à devenir clochard, uniquement pour vivre l'expérience ?

Nous voulons de l'efficacité, du rendement, de l'optimisation, faire du chiffre, nous en "voulons pour notre argent", il faut produire le maximum en un minimum de temps, si possible bien, mais surtout vite. Quitte à rogner sur la qualité et le sens. Il faut remplir sa liste de tâches, abattre du travail, accumuler les projets, multiplier les expériences, maximiser la "plus-value".

Celui qui ne rentre pas dans cette logique devient un extra-terrestre, un paria, un parasite. C'est la raison pour laquelle les Chinois qui travaillent comme des fourmis sont fascinés par les pandas qui semblent se prélasser toute la journée dans leur forêt de bambous. Cette torpeur, cette nonchalance, cette apparente mollesse est assez dérangeante pour l'homme moderne. Si on ne travaille pas c'est que d'autres travaillent pour nous donc on est un parasite ou un rentier ou bien que nous sommes fainéants ou pire encore : nous sommes un naif, un contemplatif, un observateur qui s'étonne encore de ces choses si banales comme un enfant.

Pourquoi s'étonner qu'il y ait "quelque chose plutot que rien ?" par exemple : question oisive de philosophe, question de rêveur qui ne "connaît pas la vraie vie" et ne sait pas qu'à faire du sur-place il finira dans les bas-côtés, peut-être comme un assisté ou une épave.

Il semble que le mouvement engendre le mouvement, toujours plus de mouvement et que s'arrêter signifie presque notre arrêt de mort.

Pourtant il y a bien une chose qui ne s'arrête pas et tant mieux : notre esprit. Je ne parle pas de l'esprit qui calcule, anticipe, prévoit, s'inquiète, planifie, organise. Celui-ci est très utile mais déjà en surchauffe, heureusement secondé par des logiciels toujours plus intelligents. Je parle de l'esprit qui observe, s'étonne, se questionne, fait des hypothèses.

Un mélange de l'esprit de l'enfant et de celui du scientifique, celui qui est toujours en alerte et ne surcharge pas ses processus mentaux, celui qui sait s'absorber avec joie dans une tâche.

Mais me direz-vous à quoi cela sert-il d'arrêter de courir et d'agir, de ralentir si c'est pour à nouveau penser, réfléchir, se fatiguer et d'une certaine manière agir encore ? Cela revient à se demander ce qui différencie l'action dans laquelle nous sommes quotidiennement immergés et l'action de penser pour elle-même. Tout tient dans "elle-même". L'action quotidienne n'est pas pour elle-même ou alors ce serait un exercice, un sport par exemple ou bien une activité artistique. Elle se produit elle-même puisqu'elle permet de développer des compétences physiques ou sensibles. L'action quotidienne est aliénée car elle sert un objectif qui lui est extérieur, elle n'est qu'un moyen.

L'action de penser au contraire a sa fin en elle-même puisqu'elle est aussi développement de compétences cognitives et comportementales.

De plus c'est une action un peu particulière puisque c'est une activité reposante : en effet, par rapport à l'habituelle charge mentale et l'incessant zapping d'une tâche à l'autre en fonction des urgences et besoins du moment, l'esprit se concentre sur une tâche bien particulière, un concept par exemple ou une question, ou un argument, une interprétation. C'est une activité méditative pourrait-on dire mais qui malgré tout produit des idées : des réponses, des hypothèses, des concepts.

De plus cette activité nous éclaire sur nos propres actions, nos croyances, sur les présupposés de nos discours et de nos décisions. Elle nous permet de nous voir, de nous mettre en abyme, de donner plus de souffle et de profondeur à notre existence.

Enfin cette activité est aussi une esthétique : comme elle n’est subordonnée à aucune fin, il y a un libre jeu entre elles des facultés de l’imagination et de l’entendement qui procure une satisfaction esthétique : bien se penser, bien penser son existence c’est aussi comme contempler une oeuvre d’art.

Si vous voulez faire de votre vie une oeuvre d'art il ne sert à rien de courir d'une tâche à l'autre, d'un projet à l'autre et d'abattre la besogne comme un bulldozer qui ne laisse rien sur son passage.

Chaque chose doit prendre place dans une logique, dans une cohérence avec votre être, avec votre projet de vie. Ainsi toute action doit être pensée en vue de parfaire votre oeuvre. Si une action semble aller à son encontre alors il faut tenter d'y trouver un intéret malgré tout et de la faire du mieux possible, le plus rapidement. Voilà donc là où doit être l'efficacité : pour se débarrasser des obligations de la belle manière et s'en acquitter avec grâce mais pas pour construire notre oeuvre d'art.

Pour cette dernière il faut du temps, de la pensée, de l'oisiveté, de la contemplation, de l'arrêt sur le bord du chemin ou au minimum du ralentissement pour faire un point, un tour d'horizon, un balayage à 360°.

Les artistes n'ont pas le souci de l'efficacité ou alors ils produisent en masse sur commande. Ce qui ne veut pas dire que l'on doive laisser la rationalité car l'artiste penseur utilise bien évidemment avant tout sa raison, mais pour lui-même, d'une manière assez onaniste d'ailleurs sauf qu'il inclut autrui, l'altérité dans sa pensée. Sa matière est le discours le jugement réflexif, l'autre dans le même, le tu dans le je, le nous dans le je. Ainsi contrairement aux apparences c'est peut être celui qui s'arrête sur le bord du chemin qui pourrait s'avérer faire la chose la plus importante qui soit. S'il ne se soucis pas d'efficacité c'est qu'il prend plaisir à sa tâche de penser le monde.