Pourquoi avons-nous des préjugés ?

27 août 2019 par jerome lecoq

 

Pendant la petite enfance, lorsque nous commençons à faire l'apprentissage de la vie, nous tirons des leçons de l'experience quotidienne par un jeu d'essais et d'erreurs qui nous permettent peu à peu de nous former des jugements sur le monde : le feu cela brûle, tomber du canapé cela fait mal, taper maman cela n'est pas bien etc. Puis, avec l'acquisition du langage, nous pouvons acquérir des croyances qui nous sont transmises par nos parents : nous n'avons aucune raison de les mettre en doute et les prenons pour acquises. Ce sont des préjugés.

Nous n'apprendrions pas grand-chose si nous n'avions pas des préjugés sur le monde. Par exemple nous jugeons nos parents dignes de confiance quand ils nous apprennent ce que nous prenons pour des vérités, comme l'existence du Père Noël par exemple ou le fait que pour réussir dans la vie il faut avoir de bonnes notes à l'école. La confiance en nos parents, en nos éducateurs et nos professeurs, est le premier préjugé utile afin d'apprendre à fonctionner dans l’existence.

Or parmi les apprentissages fondamentaux il y a l’esprit critique et une manière de bien conduire notre raison. Car c’est une réflexion construite et argumentée, qui nous permettra de dire si nos préjugés étaient fondés en raison et peuvent être confirmés ou si au contraire il convient de s'en débarrasser en tant qu'idée sans fondement. Cela fait partie de l'éducation de désapprendre ce que nous avions appris pour le reconstruire rationnellement.

Nos préjugés nous aident chaque jour à fonctionner et la plupart sont heureusement vrais : je préjuge que l'ascenseur dans lequel je monte a été construit avec des normes de sécurité qui font que le câble ne lâchera pas en cas de surcapacité par exemple. Mais je n'ai pourtant jamais fait l'effort de me faire démontrer que cet ascenseur respecte ces principes. Je fais confiance donc je juge a priori sans même d'ailleurs le faire consciemment. Il en va de même pour de nombreux "contrats de confiance" tacites que nous faisons quotidiennement sans lesquels la vie quotidienne serait un enfer de vérifications. Ce sont ce que nous pourrions appeler des présupposés légitimes.

Une anomalie dans cette confiance "normale" se trouve illustrée par les TOC (Troubles Obessionnels Compulsifs) où le Sujet malade vérifie de manière compulsive si par exemple le robinet de gaz est bien fermé, signe qu'il ne fait confiance ni en ses propres actions ni dans les outils qui font son quotidien. Sa vie devient vite un enfer. 

Si nous allons à l'extrême inverse, dans la confiance aveugle en nos préjugés, nous voyons que certains préjugés au contraire posent de graves problèmes : la superstition est probablement la catégorie qui les représentent le mieux. Le Sujet superstitieux est dépendant de croyances magiques, qui choquent toute pensée rationnelle y compris la sienne, mais que le Sujet ne peut s'empêcher de penser ni de croire.

Ces superstitions sont d'autant plus ancrées en nous qu'elles ont, comme souvent les préjugés d'ailleurs, traversé les siècles avec succès sans perdre de leur force. Il s'agit par exemple de la crainte de passer sous une échelle ou de casser un miroir ce qui nous vaudrait “7 ans de malheur”. La superstition s'accompagne ainsi facilement d'un adage populaire ou d'une sentence qui permet de mieux la fixer dans les esprits.

On peut toujours se moquer de ce type de croyance magique à notre époque mais on aurait tort de sous-estimer l'influence qu'elles peuvent avoir même sur les esprits les plus brillants par ailleurs. 

Définissons donc un préjugé comme "une affirmation sur le monde ou soi-même que nous croyons sans avoir apporté ou accepté de preuve". Nous pouvons appeler également cela une opinion ou une croyance.

Le problème d’une opinion est qu’elle se présente souvent à nous comme une vérité. Cela se produit pour plusieurs raisons :

Premièrement nous l’avons toujours eue et elle a fini par s’enkyster en nous. Ce sont par exemple les opinions politiques qui ont pu nous être transmises par notre entourage familial.

Deuxièmement notre entourage ou notre expérience l’a confirmé parce que nous sommes allés inconsciemment vers des expériences ou des milieux qui nous réconfortent dans cette opinion. C’est le phénomène de l'entre-soi : nous allons vers les gens qui pensent comme nous et comme nous les fréquentons ils nous renforcent dans nos croyances déjà bien établies. 

Troisièmement des autorités en qui nous avons confiance nous l’ont apprise ou confirmée : nos parents ou un mentor au sein de notre famille, un maître à penser, un auteur, un professeur. Parfois ce sont toutes ces personnes en une.

Ainsi le temps, la répétition et l’autorité ont fini par nous illusionner et nous tenons pour vrai, démontré et indubitable ce qui n’est qu’une affirmation sans preuve, qui peut même s’avérer carrément fausse et avec des preuves soutenant le contraire, qu’évidemment nous balayons d’un revers de la main.

Pour celui qui valorise la pensée autonome et le travail de la réflexion, l’opinion est, avec la précipitation, le principal problème de la pensée. C’est ce que Socrate et Descartes après lui ont bien vu, qui n'ont eu de cesse de dénoncer ce travers de l'esprit : l'un en questionnant et en réfutant sans relâche ses concitoyens jusqu'à en mourir, l'autre en nous donnant des règles pour bien conduire notre raison.

S'arracher à son opinion c'est comme s'arracher à soi-même. A propos, cet arrachement porte un nom : penser

Le problème avec les préjugés n'est pas que nous en ayons, puisque nous avons vu que nous avons besoin d'en avoir pour bien fonctionner dans le monde, le problème est quand nous ne voulons pas les mettre à distance de nous-mêmes, que nous ne voulons pas les examiner. Il est en effet difficile de se séparer d'un objet qui nous a si souvent rendu service, avec qui nous avons établi une forte proximité et qui en plus nous a permis de peut-être appartenir à une communauté. S'arracher à son opinion c'est comme s'arracher à soi-même. A propos, cet arrachement porte un nom : penser.

Penser consiste ainsi principalement à confronter nos opinions à un questionnement qui permet d'identifier leurs fondements et d’en vérifier la robustesse. Ces fondations s'appellent un "appareil argumentatif", l'ensemble des arguments sur lesquels reposent nos opinions. En général ils tiennent en une phrase.

Cette confrontation peut se faire en lisant un texte qui va solliciter nos préjugés : ceux-ci entrent en dialogue avec les arguments du texte. Un bon livre fait généralement cet effet si vous avez une lecture active, i.e. si vous écrivez vos réflexions à propos de vos lectures, ce qui est rarement le cas. Le mieux est encore un interlocuteur du type de Socrate qui se fait fort de déchiqueter toutes vos opinions afin d'en débusquer les parasites, les angles morts, les lézardes qui minent leurs fondations de l'intérieur. Un livre ne fait pas cela, aussi bon soit-il : c'est d'ailleurs la critique que Platon formulait en son temps à l'encontre de l'écrit.

C'est un travail de déconstruction quelque peu déstabilisant pour le Sujet qui se voit brusquement dans la situation de celui dont on tire le tapis sous les pieds. C'est la raison pour laquelle doit se faire dans la foulée un travail de reconstruction pour transformer des préjugés en jugements réflexifs par un travail justement de réflexion.

Ainsi un travail régulier de la pensée permet-il d'interroger nos préjugés et de les déconstruire afin peut-être de les renforcer par de meilleurs arguments, d'en construire de nouveaux à la place voire d'y laisser un vide. Mieux vaut une belle ignorance qu'une certitude.

Nous n'avons pas besoin d'avoir une opinion sur tout : il y a suffisamment de gens autour de nous qui en ont. Il suffit de les questionner, de trier le vrai du faux, comme le faisait Socrate avec les âmes qu'il accouchait, et de prendre le vrai comme hypothèse de départ, quitte à l'étayer par des sources complémentaires en provenance des experts.

Il n'a jamais été aussi facile qu'aujourd'hui d'emprunter des opinions sur étagère c'est pourquoi il est d'autant plus nécessaire d'apprendre à nous en construire une, aussi fragile soit-elle, par nous-mêmes. Sapere aude, "ose penser !", nous dirait Kant.