Pourquoi chercher à se connaître soi-même ?

19 juin 2014 par jerome lecoq

"Pourquoi chercher à se connaître soi-même ?" nous demande une des épreuves du Bac 2014. Voici un dialogue que j'ai créé pour défricher le sujet.

Connais toi toi-même nous disait l’oracle de Delphes au temps de Socrate. Une injonction que le célèbre poil à gratter de l’antiquité n’aura cesser d’appliquer pour lui et ses concitoyens jusqu’à ce que ceux-ci, de guerre lasse probablement, ne le fassent condamner à mort. C’est que l’on ne mesure pas à quel point le programme de la connaissance de soi est exigeant compte tenu des problèmes qu’engendre cette quête. Nous pouvons le voir dans ce dialogue entre un jeune homme et le philosophe.

- j’aimerais bien me connaitre

- pour quoi faire ?

- et bien pour être heureux pardi

- mais comment sais-tu qu’en te connaissant tu seras plus heureux ? Peut-être cette connaissance fera-telle au contraire ton malheur ? Ne connais tu pas cette phrase biblique « qui augmente sa science augmente sa douleur ? »

- comment ça ?

- et bien imagine que tu découvres que tu es un salaud, ça te ferait plaisir ?

- non évidemment mais je sais que ce n’est pas possible…non ?

- oui je vois que tu commences à voir le problème : si tu sais que ce n’est pas possible c’est que tu penses déjà te connaître, en creux. Mais dis-tu cela parce que tu sais que tu n’es pas un salaud ou parce que tu n’aimerais pas être un salaud ? Car la connaissance n’a que faire de tes désirs et pour te découvrir il faut s’attendre à trouver n’importe quoi, y compris ce que l’on redoute le plus. Si tu cherches à te connaître il faut que tu mettes tes désirs de côté au risque de les prendre pour la réalité

- hum…je n’avais pas envisagé le problème sous cet angle. C’est vrai que même si je sens intuitivement que je ne suis pas un salaud, je pourrais quand même découvrir des choses sur moi qui ne me feront pas très plaisir. Je me demande même si je ne préfère pas arrêter là tout de suite mes recherches.

- mais c’est vrai que j’ai un peu forcé le trait. Je sais que tu n’es pas un salaud, sinon je ne te parlerais même pas.

- tu me rassures cher ami et tu me fais découvrir une vérité en même temps : rien ne vaut un ami pour aider à mieux se connaitre. Mais j’ai un autre problème.

- lequel ?

- même si je ne suis pas un salaud, je ne suis pas beaucoup plus avancé sur ce que je suis. Et je vois encore un problème plus grand

- oui ?

- finalement si c’est pour apprendre des choses peut-être désagréables sur moi, ne vaudrait-il pas mieux ne pas savoir et ne pas chercher à se connaitre ?

- il pourrait peut-être y avoir d’autres bonnes raisons de se connaitre

- ah oui lesquelles ?

- et bien penses-tu que tu es parfait ?

- certes non cela ferait de moi un présomptueux et tu ne serais également probablement pas mon ami

- alors tu as donc des imperfections

- cela me semble oui

- et si tu as des imperfections souhaites-tu les travailler pour les rendre plus parfaites ?

- oui…et non

- comment cela explique toi

- et bien par exemple je sais que j’ai tendance à chipoter sur des détails. Mais cela me sert bien dans mon travail car ainsi j’ai toujours l’œil critique sur tout et je vois les erreurs avant tout le monde

- mais cela pose des problèmes aussi ?

- oui : par exemple je fais trainer les réunions pendant des heures car je n’arrive pas à décider. Il faut que je sache quand je dois arrêter de chipoter.

- et bien tu as compris pourquoi il faut chercher à se connaitre

- oui j’ai compris : comme cela je sais adapter mon comportement en fonction de la situation. Parfois il faut décider, voir le global et arrêter de chipoter sur les détails. Et je pense que mes collègues en réunion m’en seront reconnaissants car au final on gagnera beaucoup de temps. Ainsi je me rendrai à service à moi-même et aux autres. A moi-même car je garderai mon énergie pour des choses plus importantes et aux autres car ils gagneront du temps pour traiter d’autres problèmes. Je n’avais pas vu qu’en se connaissant soi-même on pouvait aussi rendre service aux autres, car c’est vrai que quand on se connait mal on fait subir aux autres tous ces comportements néfastes qu’on ne voit plus nous-mêmes et que les autres n’osent souvent pas nous reprocher. Peut-être qu’ils savent que c’est inutile parce quelqu’un qui ne veut pas se connaitre ne voudra pas non plus se changer.

- c’est une belle analyse que tu viens de faire mon ami. Je vois que tu comprends vite

 

- merci mais il me vient une autre question

- laquelle ?

- on a vu une facette de moi. Mais m’a-ton vu tout entier ? C’est quoi « moi » ? Est-ce que c’est l’ensemble de mes qualités et de mes défauts, ou est ce qu’il y a quelque chose de plus fondamental ?

- pourquoi poses-tu cette question ?

- parce que si l’intérêt de se connaitre c’est de pouvoir être lucide sur soi pour se transformer, alors c’est un travail qui peut prendre tout une vie. Et moi je ne veux pas attendre la fin de ma vie pour être meilleur.

- oui je vois mais avant de parler de ce problème je voudrais t’en soumettre un nouveau

- oui ?

- et bien tu dis que tu veux être meilleur n’est-ce pas ?

- oui bien sûr

- comment bien sûr ?

- et bien c’est évident n’est-ce pas tout le monde veut s’améliorer !

- à condition qu’on voie d’abord ce qui ne va pas

- oui tu as raison, il faut d’abord être ouvert curieux..et avoir confiance en soi. Ce qui n’est pas donné à tout le monde.

- et tu veux être meilleur en quoi ?

- et bien par exemple je veux être moins égoïste, être plus généreux avec les gens

- pourquoi ?

- parce que j’ai peur d’être seul : en étant généreux les gens s’ouvriront plus facilement à moi

- et penses-tu être le seul à avoir cette peur d’être seul ?

- oh non je connais beaucoup de personnes comme moi

- et bien tu vois en te connaissant tu peux aussi mieux connaitre les autres.

- comment est-ce possible ?

- et bien il faut croire que les êtres humains sont tous un peu « faits de la même pâte » comme disait Schopenhauer. En tous cas il y a des grandes catégories. Par exemple pour la peur vois-tu il y a des gens qui ont peur d’être seuls, d’autres de ne rien valoir, de mourir, de souffrir, de disparaître. Si tu sais reconnaitre ces peurs en toi tu pourras facilement les reconnaitre chez les autres si tu t’intéresses à eux autant qu’à toi. Car vois tu l’avantage d’être égoïste c’est que la motivation pour mieux se connaitre ne manque pas. Ainsi la connaissance de toi-même t’aidera à mieux connaitre ton prochain, ce qui pourra te faire sortir de ton égoïsme par la même occasion.

- oui c’est bien vrai ce que tu dis. En me connaissant mieux j’apprends à connaitre les autres. Et si je leur dis ce que je reconnais en eux, je les aide à se connaître eux-mêmes et par conséquent ils pourront aussi mieux me comprendre. C’est un cercle vertueux

- tu as tout compris. Mais nous pouvons maintenant retourner à ton problème de savoir si on se connait en connaissant toutes nos facettes

- oui cela me donnait l’impression qu’on ne pourra jamais faire le tour de moi

- c’est peut-être que tu ne te connais pas bien parce que moi je pense que je t’ai bien cerné

- c’est déprimant ce que tu dis

- pourquoi ?

- parce que cela signifie que je suis fini, limité

- tu en doutais ?

- Logiquement non mais maintenant que je l’ai vu cela me rend triste.

- Cela t’apprend une autre chose sur toi et les autres : les être humains en général ont des désirs d’infini, d’éternité, de toute puissance. Mais en voyant ce qu’ils sont réellement et la faiblesse de leur entendement comme dirait Descartes, ils tombent dans le marasme. C’est pour cela que notre conscience est à la fois une bénédiction et une tragédie. Notre entendement est limité mais nos désirs et notre volonté n’ont pas de limites. Or se connaitre c’est avant tout reconnaitre que nous sommes finis, limités, mortels et sujets aux troubles de l’âme par la force des passions. Mais cela n’empêche pas de continuer tes recherches.

- mais a quoi cela sert-il de chercher : il suffit que je te demande pour me connaitre !

- mais la connaissance que je peux avoir de toi est différente que celle que tu peux avoir de toi-même

- comment est-ce possible ?

- toi tu dois l’intégrer, la digérer et en l’intégrant elle te transforme et ainsi tu deviens autre. Ainsi il faut constamment que tu te tiennes « à jour de toi-même » sinon tu risques d’être toujours en retard de toi ; C’est bien le propre de la conscience d’être toujours soit en avance soit en retard sur soi comme nous l’apprend Sartre.

- je ne comprends pas pourquoi je deviendrais autre en intégrant cette connaissance

- pourtant tu l’as fait tout à l’heure : en étant conscient du fait que tu chipotes tu t’es mis à ne plus chipoter. Tu as pris de la distance et cette distance t’a fait rentrer dans une autre dimension : ainsi tu as décidé que chipoter posait problème pour tes décisions et tu as fait un travail sur toi.

- ah oui je comprends. Donc en résumé il faudrait chercher à se connaitre pour s’améliorer et pour mieux connaître et comprendre les autres.

- c’est cela.