Pourquoi la philosophie fait-elle peur ?

2 octobre 2017 par jerome lecoq

De mauvais souvenirs de l’école

La réaction initiale lorsque je propose à quelqu'un de participer à un atelier de pratique philosophique est : "ce n’est pas pour moi je n’aimais déjà pas la philo au lycée". La philosophie impressionne, elle vous regarde de haut. Pourquoi ?

Premièrement probablement par sa difficulté. Les textes auxquels nous avons été confrontés au lycée ont pu nous paraître inabordables, abrupts, abstraits et obscurs. Un texte philosophique ne se laisse en général pas saisir à la première lecture. Lorsque vous entendez le mot “philosophie” c’est comme si du même coup vous toisaient du regard, du haut de leur piédestal, Kant, Platon, Aristote, Descartes, Spinoza et Sartre et qu’ils vous demandaient de surcroît : “qui es-tu toi pour prétendre penser avec nous ?” C’est un peu comme de se comparer à Michael Phelps* alors que vous débutez la natation : il y a de quoi se décourager et passer à autre chose.

 

La deuxième raison probable est que la philosophie pose la redoutable exigence de penser par soi-même. L’élève qui répond à la question générale est tenu de proposer des hypothèses et il lui faut trouver des liens entre cette question et des exemples pris dans sa propre expérience, auprès du sens commun, dans l’histoire de la philosophie, la littérature ou les arts. Cet exercice de faire du lien conceptuel l'oblige à s'intéresser à des choses qui ne l'intéressent peut-être pas ou pour lesquelles il ne s’est peut-être jamais posé de questions. Elles l’obligent également à réfléchir au sens des mots, sens souvent multiple, et à prendre des options sur ce sens afin de se risquer à une réponse sans trop savoir où celle-ci le mènera. Il doit fournir un effort intellectuel afin de se risquer à des hypothèses alors qu'il n'a aucune certitude sur la “bonne réponse” (qui n’existe d’ailleurs pas).

Troisièmement le “profane” a probablement l'idée que pour philosopher il faut maîtriser des méthodes argumentatives, qu’il faut savoir “problématiser”, connaître des mots compliqués comme "transcendental", "empirique", "épistémologie", "phénoménologie" qui lui font peur par leur niveau d'abstraction. Il se dit que c'est un discours de spécialistes pour des spécialistes et préfère venir "écouter pour s'enrichir" plutôt que d'apporter sa propre pierre qui sera nécessairement pauvre et inintéressante, pense-t-il.

Pratiquer la philosophie comme on pratique un sport

 

Or les peurs qui concernent la philosophie académique n’ont plus lieu d’être dans le cadre de la pratique philosophique.

Les philosophes ne nous regardent pas d'en haut cette fois mais viennent à notre secours quand notre pensée trébuche ou quand nous pensons être les seuls à avoir pensé une chose

Premièrement aucune condition d'érudition n'est requise. Si c'était le cas je ne pourrais pas conduire des ateliers avec des enfants en classe primaire qui ne maîtrisent pas les concepts, loin s'en faut. Il suffit de "venir comme on est" et de faire avec ce que l'on a. Les philosophes ne nous regardent pas d'en haut cette fois mais viennent à notre secours quand notre pensée trébuche ou quand nous pensons être les seuls à avoir pensé une chose : il peut être rassurant de constater que Kant ou Nietzsche ont déjà réfléchi à la même question qui vous concerne en ce moment. Nous appelons les grandes figures à la rescousse lorsque nous le jugeons pertinent par rapport à ce qui est dit au cours du dialogue.

Pour ce qui est de la difficulté à penser par soi-même elle demeure et en “rajoute une couche” : la pratique expose vos difficultés à penser.

Si l'on accepte la définition selon laquelle "bien penser c'est supprimer ou atténuer toutes les difficultés que nous avons pour penser" alors il n'est pas étonnant que le diagnostic initial soit nécessairement "négatif". C'est exactement le même phénomène qui se passe lorsque vous entamez une nouvelle discipline sportive comme la gymnastique : au début le "coach" vous dira tout ce qui ne va pas dans votre corps, ce qu'il faut travailler, les exercices à effectuer. Il vous montrera également vos dispositions naturelles sur lesquelles vous pouvez vous appuyer pour progresser rapidement et vous encouragera à persévérer. Vous aurez des courbatures le lendemain, cela sera difficile au début, les abdos et les cuisses souffriront pendant l'effort et vous aurez peut-être l'impression de ne progresser qu'à pas de fourmi.

Mais bien vite, si vous persévérez, vous constaterez les bénéfices sur votre corps et votre environnement : vous êtes plus tonique, vous êtes plus puissant, vos muscles se dessinent, vous supportez mieux l'effort et commencez à y prendre goût. Vous vous fixerez alors des objectifs plus ambitieux. Le principe est le même dans la pratique philosophique.

lorsqu'il s'agit de voir nos difficultés à penser c'est pour beaucoup d'entre nous plus pénible

Néanmoins, autant exposer les difficultés que nous avons à exercer notre corps, est acceptable quoique certainement désagréable, autant lorsqu'il s'agit de voir nos difficultés à penser c'est pour beaucoup d'entre nous plus pénible.

En effet, notre pensée est à la fois ce qui nous est le plus intime, ce que nous pensons justement pouvoir cacher à autrui et en même temps ce qui nous permet d'avoir une représentation de nous-même, de nous forger une image de nous-même. Exposer sa pensée c'est aussi exposer cette image et la soumettre au jugement d'autrui. Mais c’est aussi exposer son être car notre pensée nous façonne et nous trahit à la fois.

Cependant, contrairement à ce qui se passe à l'école le praticien vous invite à vous réconcilier avec vos difficultés en ce qu'elles vous constituent, elles touchent à votre essence. Quelqu'un qui a du mal à conceptualiser par exemple est probablement quelqu'un qui a une tendance à la dispersion et à la précipitation. Ce n'est pas une tare mais il est bon de le savoir ne serait-ce que pour l'accepter et le travailler. Dans la pratique philosophique nous faisons travailler cette compétence de manière spécifique et les Sujets-clients finissent par s'améliorer sur cet axe.

Enfin concernant la peur de manquer de technique, de vocabulaire, de méthodes, cette peur n'a pas lieu d'être parce que c'est justement ce que le praticien pourra vous aider à acquérir si c'est nécessaire et si vous le souhaitez. Mais là encore il n'est pas besoin de savoir ce que veut dire "phénoménologie" ou "transcendantal" pour pratiquer la philosophie : ces mots surgiront peut être ou peut-être pas et ils seront compris car ils ne seront évoqués que pour être utilisés pour faire écho à votre situation personnelle.

 Donc, pour résumer et paraphraser Jean-Paul II : “N’ayez pas peur !" et risquez-vous à la pensée.

 

 *Michael Phelps est, avec 18 médailles d'or olympiques, le plus grand nageur de tous les temps.