Pourquoi nous sommes fascinés par le mal radical ?

27 mai 2021 par jerome lecoq

 

Distance nécessaire

La fascination est le fait pour un individu ou un groupe d’être fortement impressionné par un phénomène ou une personne voire une chose et en même temps d’avoir conscience que ce phénomène lui est radicalement étranger ou inaccessible. La fascination est une forme d'attirance-répulsion et laisse le Sujet passif, comme hypnotisé.

Le fasciné, confère à son objet de fascination une singularité radicale ce qui l'empêche de le penser car penser implique de relier un concept à des catégories générales.

Le contraire de la fascination est l'indifférence, la banalité, la transparence. Dans ce qui nous fascine il y a toujours une part de mystère, d’inexplicable, de caché. Le mal nous fascine à partir du moment où il n'est pas banal.

Ce qui nous fascine dans le mal c’est sa radicalité, son extrémisme. Nous sommes tous capables et coupables périodiquement de faire du mal, que ce soit consciemment ou inconsciemment. Mais seule une infime majorité d’entre nous est capable de commettre le mal radical : commettre un meurtre gratuit par pur plaisir avec préméditation, torturer des êtres humains sans ressentir aucune culpabilité, assassiner en masse sans états d’âme, exploiter la misère et la faiblesse sans aucune humanité.

Cette radicalité qui introduit de la distance est une condition nécessaire à la fascination.

Ainsi la distance, que ce soit la distance temporelle, culturelle ou spatiale est nécessaire pour que la fascination opère. Cela nous fascine car cela nous serait impossible, nous sommes trop différents.

Demandons-nous alors ce qui nous attire vers ces personnages maléfiques, méchants, pervers, cruels, impitoyables et quasi-inhumains.

Transgression

Premièrement ce qui nous fascine dans le mal c'est la transgression d'un tabou, d'un interdit : nous avons ce phénomène avec le meurtre individuel et a fortiori de masse, l'inceste, la torture gratuite. Celui qui franchit ce tabou s'expose à des conséquences potentiellement désastreuses pour lui (emprisonnement, humiliation publique et opprobre, peine de mort dans certains pays), il prend donc beaucoup de risques, il passe dans un autre monde où la plupart d'entre nous ne supporterait pas d'aller.

Ainsi le mal fascine par le fait qu'il nous est inaccessible, inconnu mais que certaines personnes y séjournent apparemment sans problème. Par le récit glaçant d'un meurtre par un serial killer nous contemplons l'infaisable, l'incroyable, qui pourtant a été commis. C'est la transgression et le fait que cette transgression soit commise par un autre être humain avec lequel nous partageons a priori de nombreuses choses, qui nous fascine.

Bonne conscience

Deuxièmement contempler l'œuvre du mal c'est implicitement et en creux se placer dans le camp du Bien, et ce à moindres frais. Nous horrifier des atrocités commises par un serial killer nous permet d'échapper à notre propre mal, nous permet de ne pas y penser, de nous en divertir. Qu'est-ce qu'une mesquinerie du quotidien à côté du meurtre d'un enfant ? Rien du tout, ou quasi-rien. L'énormité du crime commis nous permet de nous consoler et de relativiser nos petits arrangements quotidiens, ceux dont nous ne sommes pas vraiment fiers. Comme on dit, cela permet de « relativiser » le mal que nous pouvons être amenés à commettre.

Liberté débridée

Troisièmement celui qui s'adonne au mal jouit de la liberté de celui qui n'a pas de censure, qui n'a pas de surmoi, qui ne s'interdit rien, qui ne respecte aucun code moral, ciment de la société. La liberté que se crée le malfaisant qui est en même temps hors la loi, en fait un sujet de fascination voire d'admiration pour les petites gens, les brimés, ceux qui n'ont pas de pouvoir ni voix au chapitre.

Ainsi voit-on des narcotrafiquants comme Pablo Escobar, pourtant criminel notoire cruel, mégalomaniaque et sans foi ni loi, faire l'objet d'un véritable culte à l’instar d’un Robin des Bois moderne qui prenait aux riches pour donner aux pauvres, ce qui évidemment est une plaisanterie.

Aventure

Quatrièmement le mal fascine car il fait une bonne histoire avec des rebondissements : le malfaisant fait à son corps défendant de sa vie une aventure puisqu'il prend constamment des risques avec les autorités en place, avec les dénonciations possibles de ses complices ou de ses victimes, les trahisons de ses "amis", les vengeances de ses ennemis. Le malfaiteur n'a en général pas une vie de tout repos et il doit avoir des ressources d'ingéniosité, de perversion, de malignité et de machiavélisme, de séduction manipulatrice et de foi démesurée en son propre pouvoir, afin d'échapper si longtemps aux inévitables poursuites dont il fait l'objet.

Ce côté adaptatif et visqueux de celui qui sait toujours s'échapper est particulièrement frappant dans la série Netflix Le Serpent qui met en scène la vie criminelle, errante et internationale de Charles Sobhraj accusé d'une vingtaine de meurtres sur des back-packers européens en Asie du sud est dans les années 70 et 80. 

Démesure et narcissisme

Cinquièmement ce qui nous attire chez ces criminels, chez ces monstres mêmes comme certains les appellent, c'est leur ubris, leur démesure : ils établissent leurs propres normes morales et se font un monde à leur image, n'ont aucune restriction ni pudeur ni honte ni auto-censure.

On leur prendrait bien certains de ces traits pour accomplir des actions qui nous font peur mais que nous savons nécessaires. Dans la mythologie grecque les hommes qui commettaient ces péchés étaient très sévèrement et souvent éternellement punis par les dieux. Aujourd’hui ce n'est que la justice des hommes qui les attend.

Séduction et manipulation psychologique

Sixièmement ce qui nous fascine aussi chez ces êtres pervers et séducteurs c'est la technique psychologique dont ils usent pour abuser leurs proies et les faire tomber sous leur emprise : ils fascinent d'abord leurs victimes avant de fasciner le grand public par leurs crimes. Ces êtres machiavéliques sont aussi souvent des charmeurs, des séducteurs qui savent manipuler le langage pour tromper leurs victimes de manière répétitive et systématique.

Nous avons l'impression de voir une belle mécanique à l'œuvre, une machinerie de précision bien huilée pour effectuer ce pourquoi elle a été conçue : satisfaire ses désirs, trouver des victimes et les abuser à son seul profit.

Plaisir de frissonner

Septièmement pour celles et ceux qui n'ont pas de passion dans l'existence, qui n'ont pas de centre d'intérêt intellectuel particulier et qui de surcroit mènent une existence assez routinière et terne, la vie des malfaiteurs, bandits, serial-killers, tyrans sanguinaires, est la garantie de sensations fortes qui les sortent de leur existence quelque peu maussade. Ils peuvent ainsi frissonner à l’idée de ce qui arrive ou risque d’arriver aux victimes tout en étant dans le confort de leur appartement, bien à l’abri. Se faire peut permet probablement d’exorciser des angoisses bien présentes chez les spectateurs.

Monstrueux

Huitièmement ce qui fascine aussi chez les meurtriers par exemple, c'est qu'ils mènent en parallèle une vie de "bon père de famille". On leur donnerait le Bon Dieu sans confession. "On ne se serait jamais douté de ce que notre voisin était capable de faire, lui qui était toujours poli avec nous". Il y a un moment de sidération au moment où l'on prend conscience d'un monde parallèle dans lequel vivent certaines personnes qui par ailleurs présentent les caractéristiques extérieures de la "normalité". Nous sommes fascinés par cette irruption du Mal au sein de la morne régularité du quotidien, comme si tout devenait possible, un conte de fées inversé. Peut-être cela fait-il écho à notre appétence secrète pour le magique, à la différence que dans ce genre de contes personne ne vient sauver la princesse à la fin, le méchant gagne la plupart du temps.

Psychologie d’un meurtrier

Neuvièmement ce qui nous fascine c’est le processus par lequel un être humain devient un meurtrier ou un monstre.

La vie d'un meurtrier est nécessairement décortiquée pour les besoins de l'enquête, aussi bien que l'on décortiquerait la vie d'un grand homme pour en faire une biographie : cela nous donne à voir comment vit un système relationnel humain, comment un monstre devient ce qu'il est à partir de l'enfant qu'il fut comme nous. Lui aussi a aimé, a été aimé, a pensé, a eu des rêves, des chagrins d'amour, des déceptions. Et puis il est devenu le personnage infâme que l'on connait, il a basculé dans une autre réalité. Peut-être s'agit-il au départ d'une décision infime, d'une réaction inconsidérée qui le fait franchir le monde de la normalité. Mais ce qui distingue fondamentalement de manière structurelle ces gens de nous c'est le passage à l'acte définitif et le fait d'en assumer derrière les conséquences inévitables. Nous ne sommes pas fascinés par les criminels repentants car ils deviennent trop proches de nous.

Finalement le faiseur de mal nous rappelle que tout est possible, le pire comme le meilleur et que chez certains d'entre nous la balance est en équilibre très instable. Ainsi voit-on des artistes célèbres déclarer : “si je n'avais pas fait acteur ou peintre je serais devenu voyou, braqueur de banques ou pire”. On voit dans ce genre de phrases également l'aspiration à une vie intense au-delà des modèles classiques de réussite bourgeoise jugés ennuyeux.

La fascination pour le mal est la rançon d'une société qui s'ennuie d'elle-même, probablement parce qu'elle est désenchantée et en manque de transcendance et de sacré et qui aspire à renouer avec l’intensité d’une vie plus dangereuse.

Dans: Morale Mal