Pourquoi on ne pense pas en entreprise

4 novembre 2010 par jerome lecoq

Pourquoi non seulement on ne pense pas en entreprise mais plus on réussit et moins on pense.

D’emblée nous opterons pour une définition limitée de ce qu’est penser. Penser c’est être conscient de ce que l’on dit au moment où on le dit. Comme disait Maine de Biran il s’agit d’écouter « les bruits de la machine » de l’intérieur. Or ce processus doit passer par l’autre tant il est nécessaire de nous arracher à nous-mêmes pour que l’opération se passe. Bien sûr on peut encore penser seul mais cela nécessite de véritablement se dédoubler et trouver de l’altérité en soi…c’est probablement d’ailleurs l’exercice dans lequel les grands penseurs sont devenus maîtres.

Nous autres communs des mortels avons besoin d’une altérité plus radicale : l’autre en tant qu’individu autonome qui nous fait face. Cet autre va nous servir de « sparing partner » ou plutôt de « thinking partner » devrais-je dire parce qu’il interpelle notre être il nous met en question en nous posant une question et nous oblige à « aller chez lui ». D’où le côté intrusif d’une telle pratique du dialogue parce que l’autre ne peut pas rester neutre : il doit ouvrir « sa maison » et nous devons lui ouvrir la nôtre. Cette attitude n’est donc pas naturelle et va même à l’encontre de la plupart des codes en entreprise et par extension en société. Donc l’entreprise n’est pas le lieu où l’on pense pas plus que la famille ou la vie sociale en général d’ailleurs.  Pour penser il faut reproduire des conditions artificielles de dialogue similaires à celles que l’on retrouve par exemple dans les dialogues de Socrate.

Mais, nous objectera-t-on, « comment appelez-vous cette activité où l’on réfléchit en entreprise ? » Par exemple un responsable produit est en train de concevoir un nouveau produit,  crée de nouvelles fonctionnalités, les teste avec des clients, cherche un segment de marché…bref il réfléchit, il imagine l’avenir, il analyse les réactions, il compare, fait un planning, anticipe les risques de son projet etc… Certes il met en œuvre ses facultés intellectuelles mais au moment où il le fait il ne revient pas sur le processus lui-même, il n’est pas conscient qu’il réfléchit ou de la manière dont il le fait, personne n’est là pour lui renvoyer l'image de son mode de pensée.

Alors peut-être un commercial qui est en train de convaincre un client qui lui soumet des objections à son argumentaire pense-t-il, lui ? Il est en présence de l’autre, en l’occurrence un client,  celui-ci lui soumet des objections, il utilise la raison pour produire des arguments et contre-arguments, pour emporter l’adhésion de son client : tout cela n’est-ce donc pas penser ? Non parce qu’il est tellement tendu vers son objectif d’obtenir l’adhésion de son client qu’il n’est pas disponible pour revenir sur sa propre pensée et d’ailleurs le client en face est dans une position symétrique : il n’essaie pas de montrer la pensée du commercial en miroir mais juste de lui exprimer son besoin, ou de se débarrasser de lui ou encore d’obtenir un prix meilleur. Bref chacun est tendu vers un objectif et les intentions sont souvent cachées. D’ailleurs une des forces des négociateurs notamment n’est-elle pas de cacher ses intentions et sa stratégie jusqu’au moment opportun ?

Or pour penser il ne faut pas être tendu vers un objectif, il faut avoir comme unique souci celui de mener à bien le processus de la pensée lui-même et d’avancer dans la découverte de l’autre et de soi, dans une grande souplesse intellectuelle. C’est la raison pour laquelle on nous reproche souvent au cours de nos ateliers de ne pas savoir où l’on va, de ne pas comprendre le résultat auquel on aboutit, jusqu’au moment où on y arrive. C’est également la raison pour laquelle un atelier doit débuter par une question qui pose problème parce que ce qui nous intéresse est le processus par lequel nous apportons des réponses plus que les réponses elles-mêmes même si cela paraît difficile à admettre dans un contexte utilitariste d’entreprise où il faut produire des résultats rapidement.

Mais nous irons encore plus loin dans la provocation et dirons que non seulement on ne pense pas en entreprise mais plus on réussit (et donc a priori plus on progresse dans les échelons de la hiérarchie d’une grande entreprise) et moins on pense. Les gens qui réussissent vont de succès en succès et on leur propose de faire avec plus de responsabilités ou plus d’argent ce qu’ils ont si bien fait jusqu’à présent. Pourquoi se remettraient-ils en question ? De surcroît plus ils montent dans les échelons supérieurs de la hiérarchie et moins ils trouvent de contradictions parmi leurs proches collaborateurs puisqu’ils acquièrent du pouvoir, de l’autorité et donc diminuent  la contestation ou les objections. D’ailleurs ne dit-on pas que le succès parle pour nous ? En outre il est assez symptomatique  de voir que la plupart des individus « à succès », lorsqu’on les interroge sur les raisons de leur succès, sont incapables de dire pourquoi. Les modestes (ou les faux modestes) les attribuent à la chance et au hasard des rencontres et les moins humbles s’attribuent des qualités comme la droiture, une volonté de fer, la stratégie dont on ne peut nier qu’elles jouèrent un rôle mais qui sont souvent surreprésentées par les intéressés eux-mêmes.

Ce qui ne veut pas dire non plus que les gens qui pensent ne réussissent pas et sont condamnés à l’échec mais ils ne sont jamais dupes des raisons de leurs succès. Assez curieusement donc le succès semble tuer la pensée. Autant dire que philosophie et carriérisme sont antinomiques.

On peut même être amené à se demander de quelle utilité pourrait être la pensée pour quelqu’un qui ne connaitrait que des succès. C’est un peu comme apprendre à un pilote à simuler un décrochage sur un Airbus alors que cela ne lui est jamais arrivé et ne lui arrivera probablement jamais….jusqu’au jour où…

Par conséquent il est nécessaire d’avoir connu des échecs pour être un bon penseur puisque l’échec, de manière plus forte peut-être que le questionneur socratique (parce que le sentiment qu’il procure est durable), nous amène à nous poser des questions sur notre stratégie, nos envies, nos forces et faiblesses : bref il nous fait rentrer en dialogue avec nous-mêmes.

Commentaire de kkweeds

12 novembre 2013 à 01:09 PM

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