Pourquoi parle-t-on de la pluie et du beau temps ? (ou de nos vacances)

30 novembre 2016 par jerome lecoq

La météo cela change tout le temps, surtout en Bretagne. Quand vous parlez avec les gens du coin ou avec les autres vacanciers la météo est le sujet qui vient naturellement comme, si nous devenions tous agriculteurs ou marins.

C'est le sujet rêvé pour les gens qui n'ont rien à dire ou qui se sentent obligés de parler face à une vague connaissance. Autant dire que cela concerne la plupart d'entre nous. Ce sont les deux ou trois phrases échangées qui nous permettront de meubler le silence embarrassé qui préside à la rencontre fortuite de deux voisins qui entendent garder des relations de "bon voisinage", c'est à dire éviter de parler des sujets qui fâchent la plupart du temps. Le problème est donc accru dans les grandes villes car non seulement les voisins sont plus proches dans les immeubles mais en plus la météo est moins importante quand vous vivez dans un appartement et que vos principaux déplacements sont le trajet en métro de votre domicile jusqu'à votre bureau climatisé.

Dès lors il faut trouver d'autres sujets neutres qui font office de tampon pour éviter la gêne mutuelle de la proximité dans l'ascenseur par exemple. Dans les grandes villes parler de la rentrée des classes de ses enfants ou de ses dernières vacances viendra avec bonheur remplacer la discussion météorologique.

quand deux individus se rencontrent, chaque conscience lutte contre l'autre pour sa propre reconnaissance et cette lutte qui passe par le regard vise à la mise à mort de la conscience étrangère pour que sa propre conscience puisse être reconnue comme libre

A chaque fois que je suis a proximité d'une personne que je connais vaguement je ne peux m'empêcher de penser à la dialectique du maître et de l'esclave* de Hegel. Pour le philosophe allemand qui décrit le mouvement de la conscience vers la conscience d'elle-même, quand deux individus se rencontrent, chaque conscience lutte contre l'autre pour sa propre reconnaissance et cette lutte qui passe par le regard vise à la mise à mort de la conscience étrangère pour que sa propre conscience puisse être reconnue comme libre. Comme il faut bien qu'il y ait un vainqueur car il ne peut y avoir anéantissement mutuel, à un moment une conscience se rend et choisit de reconnaître l'autre tout en renonçant à sa propre reconnaissance : elle devient esclave de son maître.

Peut-être ce phénomène se traduit-il psychologiquement par la gêne de l'un, l'esclave qui se soumet et la satisfaction de l'autre heureux de voir qu'autrui l'a reconnu sans qu'il ait lui-même à le reconnaître. Peut-être que la discussion sur la pluie et le beau temps a justement pour effet d'éviter cette lutte à mort en proposant un terrain neutre, une espèce de Suisse pour la discussion sans enjeu, au sein de laquelle chacun peut exprimer sa voix, échanger des banalités puis se retirer soulagé d'avoir ainsi pu éviter le combat. Peut-être Hegel n'approuverait-il pas cette interprétation "psychologisante" et nous dirait-il que cette lutte à mort se produit au sein de chaque conscience et que la conscience vaincue n'est vaincue que par elle-même, donc psychologiquement le sujet est tout à la fois vainqueur et vaincu : la conscience se travaille de l'intérieur à l’occasion de ce face-à-face avec l’altérité.

Quoiqu'il en soit je sais que par expérience je suis toujours quelque peu gêné quand je rencontre quelqu'un que je ne connais pas. Sauf quand je sais que je n'accepterai pas de parler de la pluie et du beau temps et que nous rentrerons directement dans un vrai dialogue. Dans ces moment je suis sûr de moi car je sais que la lutte sera transparente et plaisante. Je sais aussi que malheureusement j'ai de grandes chances de l'emporter par fuite de l'"adversaire", tant il est contre-nature qu'un inconnu accepte de rentrer dans un échange authentique.

C’est aussi la raison pour laquelle le philosophe se retrouver souvent seul, ses congénères préférant largement le confort de la discussion anodine. Il n'y a qu'à regarder Nietzsche, Schopenhauer, Kierkegaard et Socrate.

 

dans la " dialectique du maître et de l’esclave", c’est celui-ci qui l’emporte finalement car le maître ordonne et se fait servir tandis ce que l’esclave travaille et se change de l’intérieur. L'un est passif et dépendant de la reconnaissance de l'autre qui travaille et se transforme.

Evidemment on pourra me dire que c'est une triste conception de l'être humain que de penser que la lutte et le combat soient le mode premier de toute rencontre. C'est moins attirant que de dire que l'autre nourrit notre différence ou nous enrichit. Pourtant on peut voir cette lutte comme quelque chose de positif : rencontrer autrui c'est surmonter notre tendance à vouloir son annihilation et remporter une victoire sur soi. C'est accepter de se soumettre à la reconnaissance d'autrui pour mieux le comprendre et l'accepter. D'ailleurs dans la dialectique du maître et de l’esclave, c’est celui-ci qui l’emporte finalement car le maître ordonne et se fait servir tandis ce que l’esclave travaille et se change de l’intérieur. L'un est passif et dépendant de la reconnaissance de l'autre qui travaille et se transforme.

Si l'être humain échangeait de manière authentique avec tout un chacun et n'avait pas des envies de tuer son prochain pourquoi aurait-on inventé la discussion sur la pluie et le beau temps et la politesse ? Pensez-vous que les animaux communiquent par politesse ou pour parler (à leur manière) du temps qu'il fait ? Et quant au temps qu'il fera demain, que nous importe si on n'est ni agriculteur, ni marin, ni alpiniste ? Nous sommes dotés de la parole certes mais nous l'utilisons la plupart du temps pour des choses bien futiles.

Cette inauthenticité de l'être quotidien, Heidegger l'appelait l'être factice, en dévalpar rapport à son être originaire. La pluie et le beau temps c'est le bavardage du On. Sartre préférait parler carrément de mauvaise foi. En effet celui qui parle de la pluie et du beau temps fait comme si cette discussion l'intéressait alors qu'il n'en est rien.Le pire c'est que l'autre n'est pas dupe non plus mais la défense de la paix mutuelle et de la "paix" sociale est à ce prix.

Dans certains contextes, parler de la pluie et du beau temps doit nous alerter : un couple qui parlerait de la pluie et du beau temps est un couple qui n'a plus rien à se dire et qui se maintient en l'état par confort, par peur du changement. Des lors la franche explication voire la dispute sera salutaire : soit ça casse soit ça passe. Et si cela passe cela devra se faire sur de nouvelles bases. En fait dans toutes les situations d'urgence, dans les situations à fort enjeu, la discussion sur la pluie et le beau temps deviendra incongrue voire complètement déplacée. Seule le flegme britannique pourrait permettre de discuter de la température de l'air sur le pont du Titanic en train de sombrer.

Il y a des personnes qui sont passés maîtresses dans l'art de manier cette parole insignifiante : les gardiennes d'immeuble par exemple qui doivent rester aimables avec des gens qui ne le sont pas, qui doivent maintenir de bonnes relations avec tout le monde même si elles n'aiment pas les locataires ou n'a aucun point commun avec eux.

Mais parler de la pluie et du beau temps permet de nouer un contact humain malgré tout. Cela permet aussi d'arriver graduellement à des sujets plus personnels. C'est la mise en bouche avant de demander "et vous comment ça va ? comment vont les enfants ? que faites-vous pour les vacances" etc.

La fréquence avec laquelle vous parlez du temps à une personne indiquerait votre degré d'embarras à lui dire la vérité. On parle de la pluie et du beau temps à la fois avec des gens qu'on ne connaît pas et avec d'autres qu'on connaît trop bien. C'est un sujet rêvé dans les familles où les discussions personnelles risquent de très vite tourner au conflit ouvert avec risque de rupture.

Au fait j’espère que vous avez passé un bon été ! Enfin non un “bel été" comme on dit plutôt aujourd’hui. (D'ailleurs cette mutation de "bon" en "beau" fera sûrement l'objet d'un article ultérieur parce que je pense qu'il y anguille sous roche).

 

*Célèbre passage de La phénoménologie de l'esprit

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