Pourquoi perd-on confiance dans le dialogue ?

9 décembre 2021 par jerome lecoq

 

Un dialogue est un engagement à un (dialogue avec soi-même), deux ou plus dans lequel les partenaires s'engagent à s'entendre sur un sens commun des mots, à s'écouter mutuellement, à se questionner pour clarifier les positions, à recevoir des objections constructives dans le but d'effectuer une recherche. Supposons donc que cette recherche commune soit une forme de vérité : vérité d'une situation, d'un fait, d'un discours, d'un événement, d’un problème.

Investigation collective

Dans un tel dialogue qui est une forme d'investigation collective, les agents ou Sujets ont une motivation, un intérêt quel qu'il soit à poursuivre cette recherche qui implique des efforts et une certaine disponibilité puisqu'elle prend du temps. Ce dialogue peut avoir lieu dans l'entreprise dans une équipe qui recherche à résoudre un problème technique ou commercial par exemple, en famille pour comprendre ce qui ne va pas chez un enfant, dans un tribunal lorsque les juges recherchent la vérité lors d'un contentieux ou d'un crime ou délit, pour ne prendre que ces exemples.

Tous les dialogues n'ont pas les mêmes enjeux évidement mais on remarquera que la recherche de la vérité entraine toujours une forme de tension nécessaire de l’esprit afin que chacun soit clair, précis, reste dans le sujet et ne raconte pas sa vie ou des anecdotes, réponde aux questions des autres participants etc. Les dialogues socratiques de Platon nous donnent de bons exemples de ce type de dialogue de recherche de la vérité, centrés autour de l'élucidation de concepts comme la justice, la science, la vertu, le bien commun etc. Fréquemment les interlocuteurs de Socrate sont découragés parce qu’ils ont l’impression de ne plus rien savoir tant les questions du vagabond athénien les laissent engourdis et hébétés : Socrate les encourage alors à se reprendre au nom de l’importance de la quête en cours et leur dit que ce moment d’ignorance acquise n’est qu’un mauvais moment à passer avant d’acquérir des connaissances plus sûres et profondes.

Il est évident que ce type d'investigations nécessite un engagement de chacun comme nous le disions puisque chacun doit mobiliser ses connaissances et sa rationalité tout en s'auto-disciplinant : un dialogue ou une investigation n'est ni un débat où il s'agit d'avoir raison face au public ni une discussion à bâtons rompus, ni le café du commerce. Des arguments doivent être fournis par exemple qui doivent être pesés par les parties en présence. Cet engagement nécessite à son tour que chacun donne sa confiance à l'autre et ait une certaine confiance en sa propre raison, ce qui fait qu'il osera parler sans certitude mais avec la croyance raisonnable qu'il dit vrai et concourt à l'établissement d'une forme de vérité, même partielle. Chacun doit ainsi avoir une prétention authentique au « dire vrai » ce qui nécessite que les éventuels enjeux de pouvoirs soient neutralisés.

Obstacles et solutions

Mais même en s’assurant que tout le monde peut dire la vérité sans crainte de représailles éventuelles il est néanmoins inévitable que ces dialogues entrainent des moments de découragement, de confusion, d'irritation, d'impatience, d'angoisse même chez les interlocuteurs.

Ces moments de "dépression du dialogue" à l'instar de ce qui se passe dans la météo, pourront être compensés à condition que les interlocuteurs soient vigilants les uns avec les autres (ce qui est une ambition assez élevée) ou de manière plus pragmatique, qu'il y ait un animateur qui soit sensible à l'ambiance et au rythme du dialogue et au respect des règles du dialogue rationnel.

Confusion

Un interlocuteur qui ne sait plus où il en est car il a « perdu le fil » doit être accompagné pour "raccrocher les wagons" au risque de perdre une intelligence en route. Mais pour cela encore faut-il que les autres le sachent : soit qu'il se signale spontanément - ce qui est peu probable parce qu'il craindra en général de passer pour un idiot (ce qui au passage révèle un manque de confiance) - soit qu'une personne, l'animateur, vérifie systématiquement que tout le monde soit « au diapason ». Cet animateur fera ainsi office de chef d'orchestre pour le groupe en dialogue. Ainsi le "décrocheur" pourra reprendre confiance et se remettre dans la partie.

Snobisme

Il arrive également qu'une personne trouve que ce qui vient d'être dit est stupide ou faux et, s'étonnant que personne ne le remarque, s'exclue elle-même du dialogue en se disant que les interlocuteurs sont incompétents d'avoir raté cela. Elle se mettra ainsi en retrait par une forme de snobisme, d'attitude hautaine.

Là aussi on peut éviter ce genre de phénomènes en sollicitant systématiquement les objections face à une proposition afin que celle-ci soit éprouvée collectivement et que des propositions bancales, alambiquées voire carrément fausses soient éliminées. Mais encore une fois il est rare que ce genre de procédure soit appliquée par l'animateur ou les participants soit pour le prétexte fallacieux d'aller plus vite, soit par crainte de froisser la personne à l'origine de la proposition en question. En voyant la qualité des propositions s'élever au gré des objections faisant office de tamis, de crible, les personnes exigeantes sur la qualité des arguments mais réticentes à s'exprimer seront ainsi rassurées et feront de bons alliés pour le dialogue.

Impuissance

Il y a également les personnes qui sont découragées parce que "ce sont toujours les mêmes qui parlent" et qui imposent leur agenda aux autres soit par leur côté "grande gueule" soit par leur position d'autorité hiérarchique soit plus rarement par leur coté victimaire. En effet qui oserait abréger le discours de quelqu'un qui exprime sa souffrance et son mal-être avec sincérité ? Personne en général parce qu'il risquerait de passer pour quelqu’un de brutal et manquant d'empathie.

Dans cette situation l'animateur doit émettre et faire respecter une règle de concision et ne pas hésiter à interrompre celui qui "se raconte". Il pourra se fendre d'une explication sur le fait que si chacun faisait la même chose le dialogue deviendrait chaotique ou bien ressemblerait plus à une session des "alcooliques anonymes" où chacun y va de son anecdote sur ses vicissitudes personnelles. Ce sera d'ailleurs l'occasion pour les “grandes gueules” de faire un petit travail sur elles-mêmes et de prendre conscience du fait qu'elles s'arrogent le pouvoir de manière spontanée et illégitime, quand bien même seraient-elles sincères. Cet espace libéré pourra ainsi être plus facilement occupé par ceux qui ont pris l'habitude de se taire en étant découragé par avance par l'apparente confiance en eux de leurs collègues sans vergogne.

Impatience

Enfin il y a ceux qui se découragent parce que "cela n'avance pas", la discussion s’embourbe en pinaillages ou aucun des protagonistes ne veut lâcher et cherche « la petite bête » ce qui en irrite plus d'un. A ce stade l'animateur doit trancher la discussion, au besoin par un vote collectif, non sans avoir demandé à un tiers d'exposer les enjeux de la controverse. Il est en effet très fréquent que ce genre d'embourbement des discussions se produise lorsque deux personnes parlent avec deux visions du monde irréconciliables, chacun exprimant son argument « logique pour lui » sans voir que l'autre fait la même chose et qu'il s'agit uniquement de voir que deux visions s'affrontent sans être fausses pour autant, mais qu'elles sont l'enjeu d'un choix “philosophique”.

Dès lors que ces positions sont exposées, chacun se tranquillise en voyant que ce qu'il dit a du sens dans son référentiel mais qu'il faut d'abord faire un choix de référentiel. A cette occasion pourra être effectué un vote pour voir la représentativité de chaque “école de pensée” : par exemple les pragmatique vs les idéalistes ou les joueurs vs les sérieux.

Travail des attitudes

De manière générale, afin qu'un dialogue de ce type se passe dans de bonnes conditions et produise des résultats il n'est pas possible de faire l'économie d'un travail sur soi a minima, d'un questionnement sur les attitudes de chacun lorsque ces dernières sont un obstacle (et c’est toujours le cas) à la recherche de la vérité ou à la résolution du problème. La révélation de ces schémas de pensée, de ces modes d'être pourra ainsi habilement être mise en relation avec l'objet de la recherche ce qui aura tendance à impliquer davantage les interlocuteurs en leur montrant que c'est tout leur être qui est pris en compte dans une telle discussion.