Pourquoi se dispute-t-on ?

28 janvier 2022 par jerome lecoq

 

Une dispute est une opposition violente entre deux personnes qui ne se fait pas sur la base de la rationalité et d'une évaluation objective des arguments de chacun mais sur la volonté d'imposer son point de vue par tous les moyens : mensonges, mauvaise foi, insultes, manipulations, brimades et humiliations etc.

Une dispute ne survient que s'il existe un enjeu entre deux personnes qui en général se connaissent. Les étrangers ne se disputent pas entre eux même s'ils peuvent se battre ou rentrer en conflit. Le paradigme de la dispute est celui de la dispute au sein du couple ou de la famille : en général les gens qui se disputent ont un capital affectif qu'ils partagent.

Essayons de lister les raisons principales pour lesquelles on se dispute.

1 - Premièrement on se dispute pour imposer son pouvoir. Ce pouvoir peut passer par la connaissance, par l'argent, par l'influence ou le contrôle. Par exemple, un couple va se disputer parce que chacun veut avoir raison sur un point de détail de connaissance. Si chacun a un rapport fort à la connaissance et au pouvoir, A va vouloir asseoir sa domination en prétendant vraie son assertion ou en mettant en cause une assertion de B. B se sentant mis en danger dans son identité, ne comprenant pas que A remette en cause sa parole, le prend personnellement et l’attaque. A donc se braque et persiste dans la remise en question du point de connaissance débattu. Même si A "prouve" objectivement, en allant chercher des sources, qu'il a raison, il lui sera reproché d'avoir mis en doute a priori la parole de B et d'être une espèce de "traître à la cause commune du couple". S'il a objectivement tort, même s'il le reconnait volontiers, il aura alors doublement tort pour la même raison.

Un autre sujet de dispute fréquent dans les couples porte sur l'éducation des enfants. Il s’agit d’une lutte de pouvoir par l’intermédiaire de l’enfant.

Chacun peut avoir des idées bien arrêtées sur la manière dont il veut éduquer son enfant. Par exemple l'un est dirigiste et dans le surcontrôle et l'autre prône au contraire un laisser-faire basé sur la confiance et la discussion systématique avec l'enfant. Il s'agit de deux modes éducatifs radicalement opposés qui ne sauraient être administrés en même temps au même enfant, sous peine de rendre ce dernier dysfonctionnel et désorienté. A mettra en avant l'exemple de sa propre éducation qui selon lui a très bien fonctionné avec lui et B prendra au contraire sa propre éduction rigide catholique comme parfait contre-exemple de ce qu'il ne veut pas reproduire pour sa progéniture.

S'ensuivra une critique d'une part de la rigidité des parents de A par B (« regarde ce que cela a donné tu es têtu comme un âne ») et d'autre part sur le laxisme des parents de B par A (« si on écoutait ta mère on devrait aller élever des chèvres dans le Larzac »). Chacun étant persuadé du bien-fondé de sa propre vision éducative, crispé sur la véracité et la pertinence de sa propre expérience, aura trop à perdre à renoncer à sa propre conception et préférera attaquer la croyance de l'autre, sans voir que c'est une stratégie condamnée à l'échec tant chacun s'organise pour une bataille de tranchées.

Plusieurs enjeux s’entremêlent ici :

- le désir d'imposer un modèle pour son enfant, qui engagera ce dernier pour l'existence et constitue donc un moyen pour chaque parent d'imprimer une trace durable sur ce pauvre rejeton qui n'a rien demandé.

- l'ancrage positif ou négatif profond qu'a laissé sa propre histoire éducative familiale à chaque parent et son manque de distance par rapport à cet héritage involontaire.

- la volonté d'avoir raison sur un socle de compétences et d'idéologie sous-jacente (libertarisme vs autoritarisme) qu’il applique pour sa propre existence. Remettre en cause ce modèle impliquerait de remettre en cause sa propre existence ce qui est trop cher payé pour le Sujet.

A tout cela s'ajoutent les projections sur son enfant de ses propres blessures narcissiques et familiales qui ne font que crisper davantage la situation qui sera l'occasion de nombreuses disputes, a fortiori si le sujet est quotidien et urgent si l'enfant commence à montrer des difficultés d'adaptation dans la vie, par exemple par rapport aux exigences de la scolarité.

 

2 - Deuxièmement, on se dispute pour la possession. Un autre moment paradigmatique des disputes, voire des déchirements, se situe entre les héritiers d'une même famille, recomposée ou pas, à la mort d'un des parents. S'il n'y a pas de partage équitable pensé en amont par le disparu, les enfants vont chacun revendiquer une part du butin non pour des raisons strictement vénales mais en fonction de ce qu'ils estiment être "dans leur droit". Chacun revendique une place symbolique qu'il occupait dans le cœur du défunt et s'attribue en fonction une part de ses biens, si le partage n'a pas déjà été décidé avec le notaire.

Les enfants nés du premier mariage pourront s'estimer lésés par la captation de la belle-mère, comme on a pu le voir avec Johnny Hallyday : un sentiment d'injustice des enfants pourra naitre du fait que leur héritage légitime sera détourné au profit d'un amour tardif de leur père pour une femme. Les biens matériels étant ce qu'ils sont, ils ne peuvent qu'être partagés et deviennent le symbole du poids de l'amour que le père accordait aux enfants alors que les deux peuvent bien être décorrélés. On ne voudra laisser que le minimum à l'autre, chacun se battra pour avoir le maximum, comme des animaux se battent pour le territoire. Chacun calque sa propre valeur sur la valeur financière que l'héritage lui octroie ce qui est la source de sentiments violents d'être floués, oubliés, niés.

3 - Troisièmement on se dispute pour la reconnaissance. Cela nous amène vers une autre raison fondamentale des disputes : le manque de reconnaissance

Tout être humain désire être reconnu en tant qu’individu, ce désir allant du simple regard signifiant (j'ai remarqué que tu existes) jusqu'à l'amour. Ce besoin de reconnaissance est analysé dialectiquement par Hegel en ce qu'il en fait une "lutte à mort pour la reconnaissance mutuelle" de deux consciences qui se rencontrent pour la première fois. Il est nécessaire que, à l'issue de la lutte, une conscience soit reconnue comme maitresse par l'autre qui est donc le serviteur ou l'esclave.

Nous pouvons parfaitement imaginer que celui qui ne veut pas reconnaitre l'autre provoque en celui-ci une colère car son identité fondamentale d'être humain lui est symboliquement refusée, ce qui est une forme de déni d’existence.  Bien sûr celui qui ignore, méprise, joue l'indifférent, niera aussi qu'il fasse une quelconque violence au "nié" mais il n'en reste pas moins que ce dernier se disputera avec le méprisant pour faire valoir son existence par d'autres moyens.

Et c'est bien le problème de ces "autres moyens" qui constitue la dispute. Si on ne nous reconnait pas par un signe d'attention, que ce soit un sourire, un bonjour, un regard ou un signe de tête alors on se fera remarquer en général par une hostilité bien voyante : insultes, dénigrements dans notre dos, violence physique, ou bien on prendra n'importe quel prétexte pour tomber sur le méprisant à bras raccourcis et se "faire justice" soi-même. Il s'agit donc ici d'une dispute non par volonté de s'imposer mais par réaction de défense face au déni d'autrui qui nous est souvent proprement insupportable.

Il existe plusieurs moyens plus ou moins conscients de nier l'identité humaine d'autrui et donc de lui dénier une quelconque reconnaissance.

Le premier est de le mettre dans une catégorie et de considérer qu'il n'est qu'un représentant de sa catégorie, en en reprenant automatiquement tous les attributs. C'est ce qui se passe dans le racisme où l'individu est réduit à sa couleur de peau ou à son origine ethnique, ou encore à sa religion. Cela ne signifie pas que ces catégories (Les Arabes, les Juifs, les Musulmans…) n'ont pas de sens (à part pour la race qui elle n'a réellement pas de sens appliquée aux humains puisque le terme de race est un terme biologique qui désigne des groupes qui ne peuvent pas se reproduire entre eux) et qu'elles ne peuvent pas influencer certaines attitudes de l'individu (en général par exemple les Musulmans ne mangent pas de porc) mais qu'elles ne sauraient en aucun cas remplacer sa personnalité, son individualité, histoire, héritage etc.

Cela ne signifie pas non plus que l'individu n'appartient pas à des catégories (sinon la sociologie serait impossible) et qu'il ne peut pas avoir les comportements typiques de sa « classe » : il ne peut simplement pas y être réduit et ces catégories peuvent aussi bien trahir des comportements superficiels issus de traditions que les individus ne veulent pas transgresser pour diverses raisons mais qu'ils abandonnent bien vite dès qu'ils sont transposés dans une autre culture.

La dispute naitra parce qu'un des interlocuteurs assignera l'autre à sa catégorie sans s'en rendre compte (car s'il en est conscient il sait que cela provoquera nécessairement de la colère chez l'autre) et que l'autre se révoltera contre cette assignation et attaquera verbalement. Il est à remarquer qu'une dispute ne peut se dérouler que dans un système où chacun est relativement libre de s'exprimer. Il n'y a pas de dispute entre citoyens dans une société despotique parce que le régime tout-puissant les réprime aussitôt par la violence.

4 - Quatrièmement nous nous disputerons parce que nous estimons être victimes d'une injustice qu'il nous importe de redresser. L'autre rechigne à admettre que ce soit une injustice. L'exemple paradigmatique est la répartition des tâches ménagères entre l'homme et la femme. L'homme considère encore qu'il doit en faire un peu moins que la moitié, ce qui n'a évidemment aucun fondement, à moins d'un accord par ailleurs, et la femme considère que son époux est le dépositaire d'un relent de machisme rétrograde et injuste. Estimant qu'une valeur fondamentale est violée, la femme s’emporte et le mari minimise en disant qu'il « fait aussi sa part », qu'il fait d'autre choses, ce qui a le don d'agacer encore plus la femme. S’ensuit donc une dispute sur le rôle que chacun entend occuper au sein du couple et sur une juste répartition des tâches.

Commentaire de Dauphin

11 février 2022 à 08:01 AM

Merci pour cette analyse proposée.
C'est toujours particulier d'arriver à conceptualiser un entremelat d'émotions. Particulier car je me dis : ah c'est ça en fin de comptes ? Quelque chose comme : "tout ça pour ça"! Et ensuite je constate en moi que quand l'esprit comprend l'appaisement est là, une sorte d'anesthésie de l'émotionnel.
Alors je me pose la question : Pourquoi je n'arrive pas à garder cette distance appaisante entre "ce que je ressens" qui résulte d'une quantité de raisons d'origines diverses et "ce que j'en comprends" grâce à ce genre d'analyse et toutes introspection déjà en cours?

Sarah.

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