Pourquoi sommes-nous persuadés que nous savons bien penser ?

19 décembre 2020 par jerome lecoq

 

Descartes disait que « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. En quoi il n’est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices, aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup d’avantage, s’ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, et qui s’en éloignent »

Pourtant non seulement chacun pense avoir le sens commun mais en plus la plupart d'entre nous pense qu'il sait toujours déjà assez bien penser, c’est-à-dire qu’ils « appliquent bien » leur bon sens.

 

Mon métier étant d'apprendre aux gens à mieux penser, je suis surpris du nombre de personnes qui, pensant savoir penser, sont à mille yeux de se rendre compte de la rigueur qu'implique cette activité qui parait pourtant si naturelle aux hommes.

Voici donc une liste des raisons pour lesquelles nous pensons toujours déjà savoir bien penser.

1 - Prétention.

Parce que nous sommes prétentieux et pensons savoir. Nous avons une sur-confiance en notre capacité à bien juger des choses, surtout en France où nous avons un rapport complexé à la connaissance.

2 - Confusion.

Parce que nous confondons penser avec :

- calculer, compter, planifier, anticiper, lister, résoudre un problème pratique ou technique ou donner des conseils. Ce qui manque à cette forme de pensée c’est l’existence propre du sujet et le coté dialectique ainsi que le côté ludique. Calcul.

- avoir des idées, être créatif. Ce qui manque c’est la rigueur du lien conceptuel. Associations.

- discuter avec des amis et recevoir des remarques comme : c’est bien dit, tu es intelligent, etc. On finit par y croire. Il manque la rigueur du questionnement et de l’argumentation. Complaisance.

- communiquer, faire passer des messages, influencer. Ici il n’y a pas de mise à l’épreuve de soi-même ni d’authenticité, pas de recherche de la vérité mais plutôt de pouvoir. Rhétorique.

- appliquer des règles de manière stricte. Ici il n’y a pas de créativité, pas de jeu avec la pensée. Rigidité.

Toutes ces compétences sont évidemment constitutives de différentes formes d’intelligence et sont fort utiles et pas à négliger mais ne sont pas à proprement parler « penser ».

3 - Elitisme.

Parce que nous pensons que bien penser cela s'apprend à l'école et que comme nous étions bon élève cela montre que nous sommes intelligents et bons penseurs. En cela nous confondons penser et acquérir des connaissances et les restituer dans des examens ou concours.

4 - Naturalisme.

Parce que nous pensons que bien penser est naturel, que cela ne se travaille pas. Nous pensons que la pensée est au cerveau ce que la digestion est à l'estomac : un processus qui se déroule à l'intérieur d'un organe, comme une fonction naturelle.

5 - Ignorance.

Parce que personne ne nous a jamais dit que nous ne pensions pas bien, pas logiquement, pas droit ou que nous étions rigides. Nous ne nous sommes pas nous-mêmes posés la question et nous sommes dit que « c’est bon ». Concept : complaisance

6 - Pragmatisme.

Parce que nous pensons suffisamment en savoir et être suffisamment malins pour obtenir ce que nous voulons dans la vie en termes de pouvoir ou de confort matériel. Penser c’est ce qui est nécessaire pour agir, c’est du concret pour résoudre des problèmes du quotidien. Tout le reste n’est que superflu ou perte de temps, comme jouer avec les idées pour le plaisir.

7 -  Identité.

Parce que penser touche à notre être, à notre existence. La moindre remise en question de la qualité de notre pensée est une atteinte à l'identité que nous nous sommes savamment forgés, presque à notre intimité.

8 - Rhétorique.

Parce que nous sommes avides de pouvoir : nous utilisons le langage et la parole comme outil de pouvoir, par la rhétorique. Pour nous penser c'est convaincre et remporter le débat.

9 - Autolimitation.

 Soi-même en tant que limite - l'autocritique a les limites de notre propre capacité cognitive, à un moment donné, nous devons supposer que nous pensons correctement pour continuer. À ce stade, nous avons besoin du regard de `` l'autre '' pour l'autocritique.

10 - Fierté.

Notre culture individualiste nous pousse à trouver des solutions seul. Nous essayons de comprendre les choses par nous-mêmes et demander de l'aide, c'est admettre un échec.

11 - Habitude.

Nous pensons par habitude et croyons que nos habitudes nous ont suffisamment bien servi jusqu’à présent.

Synthèse

Il semblerait qu'en disant que nous sommes souvent persuadés que nous savons bien penser, je fasse implicitement appel en creux à une définition, à un idéal prédéfini qui constituerait le "bien penser". C'est vrai mais cela reste un idéal régulateur, raison pour laquelle bien penser est toujours une affaire à reprendre. Sans entretien cet art, cette discipline, se perd facilement. Il faut donc constamment l’entretenir.

C'est la raison pour laquelle elle doit être "autotélique", c'est-à-dire que c'est une activité qui doit trouver sa fin en elle-même, et donc son plaisir, même si évidemment elle peut aussi se subordonner momentanément à des fins qui lui sont externes.

Penser est une activité esthétique de sculptage de soi-même. Si nous faisons une analogie avec la natation, nous pourrions dire que la plupart des gens savent nager ce qui est bien heureux quand ils sont confrontés à l'élément liquide. Mais pour autant on trouverait bizarre que chacun prétende nager aussi bien et vite qu'un champion olympique qui passe sa vie en s'entrainer et à perfectionner son art. C'est un peu ce qui se passe pourtant avec la pensée.

Nous avons chacun le sens commun et des aptitudes égales à bien penser et cela nous sert au quotidien. Mais peu savent bien penser, si on prend le paradigme socratique comme modèle du bon penseur et pourtant chacun se prend pour un champion olympique et très peu acceptent que l'on critique ou que l'on entraine leur pensée.

Pour la plupart des gens, bien nager signifie en fait "ne pas couler" et on voit également ce phénomène à la piscine, alors qu'en fait l'activité de penser, comme un sport ou un art, se travaille spécifiquement par des compétences et des attitudes existentielles. Quand il s'agit de faire une performance en compétition, ne pas couler ne suffit pas, c'est le minimum syndical, la base nécessaire mais non-suffisante.

Ou alors si on admet ne pas bien penser, on confère cette qualité à des spécialistes, des experts : les philosophes conceptuels, les scientifiques, les grands patrons et entrepreneurs, les gestionnaires, les technocrates, les intellectuels-chercheurs. Cela nous dédouane à bon compte d’une responsabilité qu’il est dangereux de déléguer : penser est trop important pour être laissé aux seules mains des philosophes.