Pourquoi un sentiment n'est pas a priori respectable

5 novembre 2020 par jerome lecoq

Doit-on respecter un sentiment ?

Je me suis posé la question à propos des réactions d'indignation des croyants face au blasphème que constitue pour eux le fait de dessiner des caricatures de Mahomet. J'ai lu dans un article que la législation européenne prévoyait un "droit de respecter le sentiment d'indignation". Je ne rentrerai pas dans la polémique sur la liberté de blasphémer mais je trouve intéressant de se poser la question "doit-on respecter un sentiment ?" au-delà de la brulante question d'actualité à laquelle ce prétendu "devoir" renvoie.

 

Non

Ma première réponse serait que "non, il n'y a pas de devoir de respect envers un « sentiment » parce qu’un sentiment n'est ni une personne, ni une loi, ni une règle. Le sens commun utilise en effet la notion de "respect" dans le sens de respecter :

- une personne pour signifier qu'on lui donne a priori le droit à la dignité que sa nature humaine lui confère

- une loi c'est-à-dire que l'on s'y conforme par contrainte interne ou externe,

- des règles comme par exemple la politesse ou les règles du jeu au football. On respecte les règles à défaut de quoi le jeu n’a plus de sens

- des croyances : on dit par exemple qu’il faut respecter les croyances religieuses et ne pas insulter les fondements de ces croyances afin de ne pas offenser les croyants.

Dès lors on se demande bien ce que pourrait vouloir dire respecter un "sentiment".

S'il s'agit de la personne qui éprouve ce sentiment, alors il n'est pas besoin de spécifier le sentiment puisque la personne est respectable quel que soit son sentiment. Ainsi il n'y aurait pas plus à respecter l'indignation d'un musulman suite à une caricature, que la joie d'un couple de jeunes mariés ou la tristesse d’une veuve éplorée.

Délicatesse

Mais n'allons pas trop vite : respecter un sentiment cela pourrait vouloir dire aussi "faire attention de ne pas provoquer tel sentiment chez cette personne".

Par exemple lorsqu'on sait que des musulmans sont a priori très sensibles sur le sujet des caricatures de Mahomet, faire attention de ne pas les leur montrer ou de ne pas rire ostensiblement à ces caricatures en leur présence. Ce serait alors considéré comme une provocation gratuite.

Au nom de quoi devrait-on s'interdire cela ? Au nom d'une certaine bienveillance, d'une attention à ne pas blesser l'autre quand bien même le Sujet nous est indifférent. Il ne s'agit ici pas tant de respect que délicatesse, de gentillesse, de bienveillance.

Mais cette délicatesse est une qualité humaine que l'on ne peut pas décréter, seulement éduquer. Ainsi même ici il ne s'agit pas de « respect » mais d'attitude sociale, pas de morale mais plutôt de diplomatie, de tact. On ne peut pas dire « qu’on doit » être délicat mais que c’est préférable si l’on veut maintenir par exemple des relations sociales harmonieuses (reste à définir ce qui signifierait cette harmonie).

Chacun s'en accommodera selon son propre tempérament.

Par ailleurs, le respect est lui-même un sentiment. On dit bien que telle personne nous "inspire" le respect : c'est à la fois un sentiment de crainte, une attitude de soumission envers une « autorité naturelle » ou « supranaturelle » et de l'admiration pour des compétences ou des actions.

Or les sentiments ne se décrètent pas, ne se forcent pas, y compris par nous-mêmes : on ne peut pas être obligé, que cela soit par la loi externe ou interne (morale) de ressentir du respect, pour un sentiment ou pour quoi que ce soit d'autre. C'est bien pour cela que le respect de la personne humaine inscrit dans la loi porte plutôt sur les signes objectifs de manque de respect qui sont punissables : discriminations en tous genre, insultes, appels à la haine contre une catégorie de personnes, mauvais traitements (violences en tous genres, abandon, indifférence, réification...). Les signes positifs de respect eux ne peuvent pas être décrétés puisqu'ils relèvent du sentiment ou alors il s’agira d’un respect de façade.

Si on ne « doit » pas respecter un sentiment cela ne veut pas dire pour autant qu'il faille l'ignorer ou le mépriser.

Comprendre

La question devient alors : que faire avec les sentiments qui de toutes façons existent ?

Ce que l'on peut faire d'abord avec un sentiment, c'est le comprendre. On peut comprendre que face au sacré, toute atteinte soit vécue par l’adorateur comme une profanation, un sacrilège. On a vu de tous temps les colonisateurs violer des lieux sacrés des indiens d’Amérique ou des aborigènes d'Australie et en subir des conséquences très violentes.

On peut juger que le sens du sacré, avec tout ce qu'il comporte de vénération, de soumission et peut être de superstition puisse être ridicule, puéril etc. Mais toujours est-il que pour celui qui voue un culte à un Prophète, un Dieu un lieu saint ou une personne vivante, porter atteinte à cette entité constitue une déclaration de guerre. On peut toujours déclarer la guerre mais il faut être conscient des forces irrationnelles qui sont susceptibles d’être libérées.

Si on peut comprendre un sentiment, quelle est alors notre marge de manœuvre pour dialoguer avec quelqu’un qui est « dans le sentiment » ?

Il est très difficile de faire raisonner celui qui éprouve un sentiment, car par définition il n’est pas dans la distance avec lui-même qui pourrait lui permettre de raisonner. Le sentiment relève de l'intime, du cœur, de l'affect. Est-il possible par exemple de problématiser l'amour d'une mère pour son jeune enfant quand celui-ci relève quasiment d'un instinct biologique ?

C'est bien pour cela que les croyants demandent qu'on respecte leur sentiment d'indignation : il est tellement lié à leur croyance et celle-ci est tellement ancrée en eux que ne pas respecter leur sentiment c'est ne pas les respecter eux-mêmes. Celui qui éprouve un sentiment est sensible à tout ce qui peut mettre en question ce sentiment. Pour lui, son sentiment vaut argument, vaut raisonnement.

Or justement, ce que je vous invite à faire dans la PP c’est de prendre de la distance avec vos sentiments pour en rendre raison, condition nécessaire pour le dialogue. Ce qui est respectable chez un être humain c’est sa capacité à prendre de la distance avec lui-même pour intégrer autrui, à sortir de son schéma prédéterminé et à faire jouer sa liberté de penser, notamment contre lui-même, à prendre conscience de ce qu’il est et de ce que sont les autres qui sont toujours déjà là. Quand on est dans son sentiment, on est pas dans cette démarche d’ouverture mais on est plein de soi, englué en soi.

Distance

Peut-être alors faudrait-il user de l'autre sens du terme de "respect" : la mise à distance prudente.

Respecter le sentiment de quelqu'un serait le tenir à distance, et donc par conséquent se tenir à distance de la personne qui l'éprouve, ce qui revient à le neutraliser, à ne pas lui donner plus de pouvoir qu'il n'en a ou n'en réclame. Celui qui éprouve un sentiment en effet a tendance à vouloir contaminer autrui sans vergogne : l'amoureux veut que tout le monde trouve sa femme belle et formidable, le vendeur veut que tout le monde achète son produit, le croyant veut que tout le monde vénère son Dieu unique. Toutes les religions ont peur prosélytes. Le sentimental est un prosélyte par nature car il veut partager son sentiment. Mais comment partager ce qui par définition n’appartient qu’à mon affectivité ?

Par conséquent face à ces forces irrationnelles la meilleure attitude à adopter est peut-être effectivement le respect dans le sens de la mise à distance, comme lorsque l’on dit que l’on « tient une personne en respect » : on se gardera d’offenser gratuitement par prudence. On pourra offenser par stratégie (pédagogique, politique, militaire…) en étant conscient des conséquences probables.

Il y a peut-être pourtant un moyen d'agir face à quelqu'un qui éprouve un sentiment. C'est de lui opposer un autre sentiment. Par exemple, à celui qui est saisi d'une peur irrationnelle, c'est lui faire penser à des choses agréables et rassurantes, ou de le détourner de sa peur en faisant de l'humour en encore en déconstruisant jusqu'à l'absurde les causes de sa peur.

Pour cela il faut d'abord d'une certaine manière accueillir son sentiment en le reconnaissant, en le nommant et en faisant preuve d'empathie. On dira par exemple que "nous aussi nous avons souvent peur et connaissons ce sentiment" afin que l'autre se sente accueilli. Celui qui éprouve un sentiment a besoin de savoir que l'autre est "sur la même longueur d'onde que lui " pour s'ouvrir au dialogue.  Sans partager le sentiment de quelqu'un on peut néanmoins le comprendre, on peut tenter de se mettre à la place d'autrui afin d'envisager les choses selon son point de vue, par analogie, en usant de son imagination pour transposer sa situation dans une autre proche de notre propre expérience. Cette forme d’empathie se nommerai « empathie cognitive ».

Maintenant, ce n'est pas parce qu'on comprend, que l'on peut analyser une chose et l'expliquer, que cette chose est respectable. Je comprends qu'un homme puisse haïr son frère par jalousie atavique mais ce n'est pas pour autant un sentiment respectable puisque la jalousie est une obsession malsaine qui envenime les relations amoureuses ou amicales.

Bien et Mal

Mais peut-on alors dire que les bons sentiments sont respectables contrairement aux mauvais sentiments ? Et avant cela, peut-on dire qu'il y a de bons et de mauvais sentiments ?

On dira spontanément que la haine est un mauvais sentiment car elle est du côté de la tristesse qui est une "diminution de notre puissance d'exister" pour reprendre les mots de Spinoza. Au contraire l'amour est un bon sentiment car il est du côté de la joie qui augmente notre puissance d'exister au contraire. Ainsi ne seraient respectables que les sentiments qui augmentent notre "puissance d'exister". Nous mettrions dans cette catégorie : amour, joie, générosité, reconnaissance, gratitude, charité, amitié, bienveillance. Dans les mauvais sentiments nous mettrions : haine, jalousie, envie, ambition, rivalité, peur, colère.

Par rapport à la tristesse il y a une difficulté : la tristesse est-elle bonne ou mauvaise ?

D'un côté elle est bonne car elle témoigne de notre attachement à un être quand par exemple nous sommes tristes de la perte d'un être cher. On aurait du mal à dire que la tristesse d'une personne à la mort de sa mère par exemple, est mauvaise donc non-respectable. De quelqu'un qui est triste on dit justement en général qu'il faut "respecter sa tristesse" ou "sa période de deuil" et c'est dans ce genre de situation que l'on attend de nous de la compassion, de l'empathie, de la douceur et de la gentillesse.

Mais on ne dirait pas plus que cette tristesse est un « bon » sentiment car la tristesse est du côté de la diminution de notre puissance d'exister : celui qui est triste se replie en général sur lui-même et peut même tomber dans une forme d’apathie. Or l’apathie va à l’encontre de la vie.

Peut-être alors que nous nous sommes lancés sur une fausse piste et que ce qui est respectable ce n'est pas le sentiment en lui-même mais la quantité de douleur, de souffrance qu'elle implique pour le sujet. Comme il y a de la douleur dans la jalousie, cela pourrait nous faire alors avoir du respect voire de la compassion pour le jaloux.

Douleur

Mais encore une fois cela nous renvoie au respect pour la douleur : pourquoi devrait-on respecter la douleur de quelqu'un ? Nous ne pouvons pas craindre la douleur de l'autre car elle n'est pas directement communicable. Reste l'admiration : admirons-nous la douleur d'autrui ? Pour admirer quelqu'un il faut que cette personne ait montré des compétences particulières, ait montré une attitude exemplaire ou ait accompli des actions louables. Mais dans la douleur il n'y a que passivité. La seule possibilité que je voie est que nous craignons la douleur d'autrui car nous craignons qu'elle nous contamine par quelque opération magique. Et une croyance magique serait-elle respectable ? Si c’était le cas alors tout deviendrait respectable.

Apparemment il n'y a aucune raison valable pour laquelle nous devrions respecter la douleur d'autrui.

En revanche, lorsque nous voyons quelqu’un souffrir souvent nous compatissons à sa douleur, nous souffrons un peu à sa place : c’est pourquoi nous voulons le soulager de sa douleur, nous avons du mal à la supporter et désirons aider notre prochain. C’est une attitude compassionnelle assez naturelle chez les être humains mais qui n’a pas de rapport avec le respect puisqu’en encore une fois il n’y pas de distance avec celui qui souffre, distance qui est impliquée dans la notion de respect.

Un homme est respectable, une loi est respectable, une pensée ou une action sont respectables, mais en aucun cas un sentiment ne l'est.

Raison

Un sentiment ne peut donc accéder au respect qu’à condition d’être accompagné de raison : on doit pouvoir rendre compte de son sentiment pour qu’il y ait respect. Par exemple je puis dire « je suis triste parce que j’ai perdu ma mère que j’aimais car elle m’a élevé dans la bienveillance et la rigueur ce qui m’a aidé à m’accomplir en tant qu’adulte ». Tout le monde comprendrait ainsi cette tristesse et elle serait alors respectable.

Nous avons des sentiments, ils sont expliqués par nos croyances mais nos croyances, comme nos opinions, ne sont respectables qu'à partir du moment où elles sont fondées en raison et pas par un quelconque dogme ou pire par un autre sentiment.

Le problème donc n'est pas le sentiment en lui-même, le problème c'est la complaisance de celui qui en reste là, qui se satisfait de son sentiment pour le brandir comme une armure ou une arme et en faire l'objet d'un culte ou pire qui le fait passer pour ce qu'il n'est pas : un argument.

Commentaire de Colin

5 novembre 2020 à 04:17 PM

Au-delà de la situation prise en point de départ, cet article s'adresse également, enfin !, à tous ces appels à une "politique du sentiment": nombre de politique constamment dans l'opposition, syndicats, associations ou personnes se donnant un pouvoir représentatif... qui adressent à la sphère politique via le système médiatique leurs "sentiments" à défaut de faits.
Le fameux "sentiment de déclassement" rarement démontré, le sentiment d'être blessé, d'être ignoré etc... qui se suffisent comme parole pour valoir des actions "des politiques". Mais quelles mesures d'un gouvernement doit s'autoriser à agir sur le sentiment des citoyens ? n'est-ce pas le début d'une prise de contrôle de la conscience personnelle des sujet ? est-ce le rôle d'un état de droit ?
On peut voir alors se dessiner cette attente de "politique du sentiment" dans une population ayant perdue l'argumentation et demande à se faire cajoler.
Ecouter nombre de ces appels comme revendications formulés comme "nous avons le sentiment de..." est-ce recevable dans une discussion politique ? suffit-il d'en appeler à un sentiment pour recevoir une aide ? cela n'appel-t-il pas à différencier les personnes selon leur sentiment désormais plus que par leur état social ? faut-il avoir plus de sentiment pour bénéficier du soutien de l'état ?