Pourquoi voulons-nous mesurer les choses ?

6 octobre 2015 par jerome lecoq

Pourquoi voulons-nous mesurer les choses ?

- Pour les comparer entre elles
- Et pourquoi voulons-nous comparer les choses entre elles ?
- Pour ramener l’inconnu au connu
- Peux-tu expliquer ?
- Et bien par exemple si quelqu’un nous parle d’un animal inconnu nous allons lui demander s’il est plus gros qu’un cheval dont nous avons une référence en tête.
- Mais pourquoi ne lui demande-t-il pas quelle est sa taille en mètres ?
- Parce que le mètre est une référence abstraite
- Et il y a-t-il plusieurs tailles de cheval ?
- Oui
- Cela pose-t-il un problème ?
- Oui si chacun a une idée différente du cheval en tête on ne peut pas s’y retrouver
- Donc que faut-il faire ?
- Il faut trouver un étalon
- Tu parles d’un cheval encore ?
- Non d’un mètre étalon qui serve de référence unique
- Et il sera pareil pour tout le monde ?
- Oui
- Et est-ce qu’il nous permettra toujours de ramener l’inconnu au connu ?
- Oui
- A quoi nous sert d’avoir une comparaison des choses entre elles ?
- Pour pouvoir agir dessus
- Par exemple ?
- Par exemple je mesure la largeur de ma table pour voir si elle passe dans l’entrée de mon salon
- Et pourquoi fais-tu cela ?
- Parce que je veux mettre cette table dans le salon
- Pourquoi ?
- Mais comment pourquoi ? parce que c’est là que je veux la mettre pardi ! Tu as vraiment des questions bizarres toi…
- Donc tu veux la disposer selon ta volonté ?
- Et bien oui cela parait évident non ?
- Mais tu aurais pu le faire sans la mesurer ?
- Oui mais si cela ne passe pas je me serais fait mal aux reins pour rien et en général je n’aime pas faire des efforts pour rien
- Quel est le concept derrière ?
- L’efficacité
- Donc tu mesures pour t’épargner des efforts inutiles ?
- Oui. Mesurer les choses permet d’anticiper leurs mouvements, leur imbrication. Mesurer l’heure permet de savoir quand partir pour mon rendez-vous
- Mais le temps est-il une chose ?
- Non je ne crois pas. Je ne sais pas ce qu’est le temps mais nous pouvons le mesurer
- Nous pouvons mesurer des choses dont nous ignorons la nature ?
- Oui
- Comment est-ce possible ?
- Parce que la mesure est la manière dont nous nous rapportons aux choses. Si nous mesurons la distance c’est parce que nous avons besoin de nous déplacer. Mais nous ignorons la nature de la distance
- Mais alors dans ce cas on ne ramène pas de l’inconnu au connu ?
- Non
- Alors pourquoi mesure-t-on ?
- Pour satisfaire notre besoin d’agir sur les choses, sur le monde
- Peut-on agir sur le temps ?
- Non
- Pourtant on peut le mesurer ?
- Non. On peut mesurer une durée
- En général connait-on la nature des choses que l’on mesure ?
- Je ne sais pas
- Que peut-on mesurer ?
- Des distances dans les trois directions (vertical, longueur, largeur), des vitesses, des quantités d’énergie, des températures, des opinions, des performances, des forces, des durées, des connaissances….
- Connait-on la nature de toutes ces choses ?
- Non pas vraiment
- Se pourrait-il justement que c’est parce que nous ignorons la nature des choses que nous voulons les mesurer ?
- Oui c’est une idée intéressante je n’y avais jamais pensé.
- Mais pourquoi voudrait-on faire cela ?
- Peut-être pour nous rassurer
- Pourquoi meure-t-on la vitesse d’une voiture ?
- Pour savoir si on ne dépasse pas la limite autorisée
- Est-ce une manière de se rassurer ?
- Oui c’est vrai
- La notion de limite est-elle importante dans la mesure
- Oui
- Pourquoi ?
- parce que la limite sert de norme
- par exemple ?
- la limite de vitesse à 110 km/h est une norme sur les autoroutes
- qui définit cette limite ?
- la loi
- donc est-ce la loi qui sert de norme ou la limite ?
- la loi définit une limite pour la vitesse puis la loi devient une norme
- pourquoi mesure-t-on les choses ?
- pour se situer par rapport à un référentiel commun, la norme
- donc la mesure aurait un rôle normatif ?
- oui
- cela veut dire que lorsqu’on mesure quelque chose on est capable de dire quelle devrait être la mesure normale de cette chose ?
- oui
- et que signifie normale ?
- c’est un intervalle de mesure statistique qui indique la fréquence de répartition d’un événement. Beaucoup d’événements naturels ou humains suivent une loi de répartition normale, avec une courbe en forme de cloche.
- c’est donc une notion statistique ?
- oui
- et cette mesure rassure-t-elle ?
- oui
- pourquoi ?
- parce que cela indique qu’il y a une forme de régularité, de logique dans les phénomènes, que tout n’est pas arbitraire
- donc la régularité et la logique rassurent ?
- oui je crois
- mais y a-t-il un autre sens de « normal » ?
- oui : ce que cela devrait être, ce que l’on attend de quelqu’un
- par exemple ?
- il est normal de s’excuser si on marche sur les pieds de quelqu’un dans le métro
- d’où vient cette norme ?
- c’est une règle tacite de politesse dans la vie en société
- pourquoi voulons-nous mesurer les choses ?
- pour savoir si nous sommes dans la norme ou dans l’anormal, dans l’exceptionnel. Pour nous rassurer sur le fait que nous sommes exceptionnels ou comme tout le monde. Et pour satisfaire nos besoins d’agir efficacement sur le monde.
- mais se peut-il que nous mesurions les choses sans savoir quelle doit être la norme ?
- non il me semble que lorsque nous mesurons quelque chose c’est toujours pour savoir où nous nous situons par rapport à la norme : que ce soit la taille, la vitesse, le poids, la tension, la douleur…
- pourquoi cela nous rassure de savoir si nous somme dans le « normal » ?
- parce que dans le cas contraire nous sommes rares, seuls et rejetés. Un peu comme les monstres qui étaient montrés dans les foires. L’anormal fait peur aux gens car en général les gens veulent être acceptés et pas rejetés.
- que se passerait il si nous ne mesurions pas les choses ?
- le développement scientifique et technique serait impossible
- pourquoi ?
- parce que la science est fondée sur la mesure des phénomènes naturels
- pourquoi ?
- parce que nous avons besoin de les reproduire pour les confronter avec une théorie qui pourrait les prédire. Et pour voir si la théorie correspond à la pratique il faut vérifier ce qui est prévu dans les calculs par des mesures
- donc en fait la mesure servirait à vérifier que ce que nous avons imaginé dans nos théories correspond dans la réalité ?
- oui
- et pour la technique ?
- elle sert à mesurer par exemple ce que nous voulons construire. On va donner un plan à un constructeur qui pourra construire en suivant les unités de mesure
- et le concepteur n’a pas besoin d’être la ?
- non
- et peut-on mesurer l’homme ?
- non
- pourquoi ?
- parce que l’’homme est la mesure de toutes choses et on ne peut pas mesurer la mesure
- pourtant les hommes aiment bien se mesurer entre eux ?
- oui c’est vrai mais ils feraient mieux de ne pas le faire
- pourquoi ?
- parce que les valeurs selon lesquelles ils se mesurent ne sont pas partagées et « chacun voit midi à sa porte ». Ainsi tout le monde a une idée différente du temps et les rendez-vous deviennent impossibles.
- C’est une belle idée. Qu’est-ce qui est impossible à mesurer ?
- tout ce qui est qualitatif : les gouts, les couleurs, les sentiments
- pourtant ne dit-on pas qu’il y a des gradations dans les sentiments ?
- oui c’est vrai
- et que mesure-t-on ?
- l’intensité d’un sentiment ou de la douleur par exemple
- pourquoi veut-on mesure la douleur ?
- pour savoir quand il faut donner des médicaments anti-douleur par exemple
- donc c’est pour agir sur le corps ?
- non c’est plutôt pour agir sur un dérèglement du corps
- et le sentiment le mesure-t-on ?
- oui mais ce n’est pas une mesure précise : on peut identifier les variations de la peur de la réticence jusqu’à la terreur panique
- les sentiments sont-ils aussi un dérèglement du corps ?
- non les sentiments sont plutôt une manière de nous relier au monde, une attitude
- pourquoi ne peut-on pas mesurer une attitude ?
- parce qu’elle est du domaine de l’être

Dans: Dialogues