Promesse

17 janvier 2019 par jerome lecoq

 

"Promesse

Il n’y a pas que ça. Il y a toujours autre chose. Ce n’est jamais assez. Ailleurs, toujours ailleurs, plus loin, plus tard, se trouvent le vrai, le beau et le bien, l’utile et le merveilleux." (O. Brenifier)

 

"Un “tiens” vaut mieux que deux "tu l'auras" “: voilà un bon conseil de sagesse, pour une fois. N'attendons pas que l'on tienne les promesses qui nous ont été faites (et ceci inclut celles que nous nous faisons à nous-mêmes) mais exigeons un commencement d’action ici et maintenant, ne serait-ce que pour avoir une preuve de bonne volonté et éventuellement de compétence.

Cela me fait penser à ces coachs ou ces formateurs que nous invitons régulièrement à nous montrer leur pratique à l'occasion de séminaires de pratique philosophique où nous montrons la nôtre en public. Ils disent toujours "ce n'est pas le moment...", "une autre fois", "je ne suis pas en forme", "je n'ai rien préparé", "il me faut un cas concret" et on ne voit rien. Cela me rappelle également une phrase de Coluche sur les hommes politiques : “ils nous vendent de l'intelligence et ils n'ont pas un échantillon sur eux". On devrait toujours avoir un échantillon sur nous pour montrer tout de suite, ici et maintenant ce que l'on sait faire. “Toujours prêt”, comme disent les scouts. Ne jamais repousser à plus tard, toujours faire avec ce que l'on a, hic et nunc.

Ils sont si nombreux ceux qui exigent "plus de moyens, plus d'argent, plus de temps, plus de reconnaissance, plus d'engagement". Pourquoi ne pas déjà voir ce que vous avez et en tirer le maximum ? Principe de frugalité, principe d'économie, principe de générosité.

En sport ce sont les entraînements où nous sommes le moins en forme et pour lesquels nous avons le moins d'envie mais que nous faisons quand même, qui sont les plus gratifiants. La liberté c'est faire ce que l'on ne veut pas et ne pas faire ce que l'on veut. Dire : je le fais tout de suite, sans délai, sans attendre plus ni plus tard, sans aller ailleurs mais en restant ici, sur place est une manière de se libérer de notre peur de la mise à l’épreuve.

“La vérité est ailleurs”, “c'est trop simple”, c'est trop banal, trop triste. Voilà qui nous pousse à rechercher les complots, à voir l'extraordinaire et le merveilleux en deçà de la décevante réalité.

Nous sommes encore tributaires de la vision platonicienne dans laquelle ce que nous percevons n'est qu'un très pâle et vulgaire copie de la vérité qui brille un peu trop fort pour nos yeux de taupes habitués aux ombres de la caverne. Cet idéalisme nous pousse à constamment nous détourner de ce qui est devant nous. Mais nous avons dévoyé le platonisme : dans celui-ci on pouvait accéder à des vérités éternelles par un travail d'ascèse intellectuelle à partir du sensible. On ne balayait pas le sensible d'un revers de main, on s'en servait pour remonter à du plus pur. Aujourd'hui on se détourne du réel tout simplement pour s'échapper et prétexter cet ailleurs pour ne pas faire l'effort ici et maintenant de questionner le réel tel qu'il est.

Pourtant on peut toujours voir un peu de vérité, on n'a pas besoin d'aller chercher de nouvelles informations. Voyons déjà ce que nous révèle ce que nous avons sous les yeux. Réfléchissons comme le détective qui n'a qu'un maigre indice pour reconstituer un crime et trouver un criminel et faisons parler les indices. Nous pouvons faire parler le monde à condition de bien le questionner.

Le beau n'est pas dans le brillant, dans le désirable, dans le clinquant. Pour le séducteur, la belle femme est toujours celle qu'il n'a pas et celle qu'il a conquise perd immédiatement un peu de sa beauté au moment où elle lui tombe dans les bras. C'est parce qu'il fait de la beauté une promesse et pas une forme à reconstituer à chaque nouveau regard, regard qui doit à chaque fois se renouveler.

“Mon enfant est méchant, il fait des bêtises et ne respecte pas ses camarades pas plus que sa maîtresse ou moi sa mère. Je ne le gronde pas mais le menace, que "la prochaine fois" il verra ce qu'il verra.” L’enfant en question sait bien promettre qu'il sera sage, qu'il ne se plaindra pas si on le laisse regarder la télé, qu'il ne fera plus de caprice si on le laisse aller à l'anniversaire de son copain. Alors nous nous laissons amadouer car punir la prunelle de nos yeux nous déchire trop le coeur. Alors on se donne bonne conscience avec une menace qui est une promesse de punition “en cas de récidive”. Et bien sûr récidive il y aura.

Une promesse est souvent une compromission afin d'éviter la confrontation, la mise à l'épreuve voire l'affrontement ici et maintenant. Celui qui promet qu’il fera plus tard toujours a peur : de l'effort, de se montrer tel qu'il est, d'admettre son impuissance, ses faiblesses ou son échec. Il n'a pas confiance en sa capacité à être utile ici et maintenant, il veut échapper au jugement d'autrui qui lui est difficilement supportable car il ne ferait que confirmer la piètre opinion qu'il a déjà de lui-même. Comme il est lui-même un consommateur superficiel et impatient, il n'imagine pas qu'il pourrait et devrait exiger de lui-même et des autres qu'ils donnent ce qu'ils ont, ici et maintenant. Il devrait plutôt montrer que ce qu’il fait est déjà utile et ne demande pas à autrui de faire un effort d’imagination alors qu’il ne fait pas d’effort de démonstration.

Le bien est toujours à refaire, à recommencer comme disait Jankélévitch. Si on peut le faire il faut le faire immédiatement et sans délai : remettre le bien à plus tard c'est faire le mal maintenant puisque le bien exige aussi d'être fait maintenant.

On fera des voyages magnifiques, on écrira ce livre, on parlera à cette femme, on dira à ce collègue que c'est un abruti...plus tard, à la retraite, la semaine prochaine, l'année prochaine, à la Saint Glinglin.

Et s’il n’y avait que “ça” ?