Quand on fait quelque chose, le veut-on ?

23 août 2018 par jerome lecoq

Si je le fais c'est que je le veux

Quand je me fais un café le matin, c'est peut-être par habitude mais si je ne le voulais pas je ne le ferais pas. Admettons donc simplement que si je me fais un café c'est parce que je le veux, de même que lorsque je vais à la piscine ou au cinéma. Pourtant on m'objectera aussitôt : mais quand tu te réveilles le matin fatigué(e) et que c'est ton réveil qui te réveille, le veux-tu ? Si on te demandait ton avis à ce moment, tu répondrais surement : "mais non je ne veux pas me lever mais il le faut !".

Dans ce cri du cœur on sous-entend que si on ne se lève pas on arrivera en retard au travail, on ratera la réunion avec ses collaborateurs, on se fera recadrer par son boss et on se fera même peut-être licencier pour faute professionnelle ! Bref on se lève parce qu'on craint les conséquences négatives du fait de faire la grasse matinée un jour de travail. Nous dirons que nous y sommes obligés, contraints, forcés.

Pourtant regardons y d'un peu plus près. Ce travail, avec certes des contraintes mais aussi des avantages comme de percevoir un salaire, nous l'avons bien voulu. Nous avons consenti à faire un certain nombre de sacrifices, dont celui de ne pas faire la grasse matinée en semaine, pour obtenir les bénéfices qu'il nous apporte. Donc si on remonte d'un cran dans l'échelle de notre volonté, on peut dire que nous avons choisi ce travail et donc nous avons choisi de nous lever. Donc on peut dire qu'à la fois on veut et on ne veut pas se lever le matin.

 

Mais on pourrait continuer l’expérience et remonter encore d’un cran : "je n’ai pas voulu avoir un travail et les contraintes, je préférerais ne pas travailler". Mais voilà : j’ai besoin d’argent pour vivre et comment faire sans travailler ? Oui mais là encore on pourrait m’objecter : "tu as voulu vivre et si tu veux vivre par conséquent tu t’obliges toi-même à respecter les règles du système qui fait que pour vivre et subvenir à tes besoins du dois travailler, tu as bien voulu vivre dans ce système, tu as voulu vivre ! Si tu ne veux pas vivre tu peux toujours te suicider mais comme tu préfères vivre alors tu dois vouloir tout ce qui va avec." C’est un package deal, à prendre ou à laisser.

Cela montre un point intéressant : le vouloir, la volonté, pour une même action, s'exerce à plusieurs échelles différentes. Il y a un vouloir immédiat et il y a un vouloir plus global et les deux entrent souvent en conflit.Et lorsqu’on remonte toutes les gradations de ce vouloir on en arrive à un vouloir fondamental : le vouloir-vivre. Personne ne nous oblige à vivre, vivre n’est ni un devoir ni une obligation.

Mais ce vouloir plus global nous n'hésitons pas à le qualifier de "devoir" : en effet, une fois que nous avons choisi et donc voulu notre propre loi, nous nous "faisons un devoir" de nous y conformer, notre vouloir prend au quotidien la forme d'un devoir. Le problème survient lorsque nous oublions que ce devoir nous a été initialement imposé par nous-même, qu'il relève de notre choix et qu'il ne tient qu'à nous de ne plus le vouloir et par conséquent de nous détacher de tout devoir. Dire de ce vouloir que c’est un devoir est une forme de mauvaise foi, comme à chaque fois que pour justifier une action nous disons « je n’avais pas le choix ». On a toujours le choix.

Je peux démissionner de mon poste, mettant fin à mon contrat, et faire la grasse matinée tous les matins si le cœur m'en dit. C'est pour cette raison que Sartre, avec son côté radical, qualifiait de "mauvaise foi" quiconque utilisait la nécessité là où il n'y avait qu'une liberté mal assumée".

Pour Sartre nous sommes toujours libres de ce que nous faisons par conséquent toujours responsables et toujours "voulant" faire ce que nous faisons, aussi contrainte puisse paraitre l'action qui nous occupe.

 

Vouloir n'implique pas nécessairement le plaisir

Imaginons une personne dans une situation extrême par exemple à qui on ordonne de fusiller un ami sous peine d'être lui-même fusillé. Il parait insensé de dire qu'il veut fusiller son ami. Dans l'absolu oui c'est vrai qu'il ne le veut pas. Mais ici il n'est pas dans un choix absolu : il a le choix entre la peste et le choléra. Mais à partir du moment où il n'a pas voulu mourir, on peut dire qu'il a préféré fusiller son ami en obéissant à cet ordre inhumain (évidemment je laisse de cote le problème de la moralité d'un tel ordre qui a du pourtant déjà existé) et s’il a préféré c’est qu’il a opéré un choix et donc qu’il l’a voulu, même si sa volonté globale est de ne faire de mal à personne. Cette liberté fondamentale peut facilement expliquer la culpabilité mortifère que pourra ressentir cette malheureuse personne car au fond d’elle-même elle voit bien qu’elle a voulu tuer son ami.

On pourra aussi dire de quelqu'un qui se suicide qu'il ne l'a pas voulu car il ne l'a fait que pour échapper à une vie infernale. Mais là encore il a voulu échapper et par conséquent on ne sort pas de ce vouloir, de cette liberté en action.

Il faut admettre l’idée contre-intuitive que vouloir faire quelque chose n'implique pas nécessairement qu'on y prenne du plaisir et peut être la souffrance que nous éprouvons à faire des choses qui violent nos valeurs, accompagnée de la conscience que nous les voulons, est-elle là justement pour masquer la satisfaction qui en général accompagne le fait de faire quelque chose que nous voulons.

Si on reprend l'exemple de notre fusilleur malgré, lui, le fait qu'il fait quelque chose qu'il veut devrait lui procurer une certaine satisfaction, dans le cas précis celle d'échapper à sa propre mort. Mais la culpabilité bien naturelle qui l'accompagne (on imagine que pour cette personne il est mal de tuer son ami) est tellement forte qu'elle écrase sa satisfaction sous de la souffrance. C'est ici un processus classique de refoulement que Freud a bien décrit.

Je ne voudrais pas vous dégouter de votre journée de travail par cet exemple terrifiant mais pour revenir à notre question initiale : quand on fait quelque chose, le veut-on ? Je répondrais oui on le veut toujours mais il faut identifier le niveau auquel on le veut et voir comment ce vouloir s'intègre lui-même dans un réseau de choix qui se posent à nous. Le vouloir est toujours relatif, on veut toujours quelque chose plus qu'un autre chose et c'est ceci qu'il s'agit de découvrir afin de se réconcilier avec la culpabilité.

Liberté et nécessité

Après on peut aussi critiquer différentes formes de vouloir : le vouloir egocentrique vs le vouloir altruiste, le vouloir entier et déterminé face au demi-vouloir, à la volonté indigente, la velléité ou la pusillanimité...bref le vouloir sain peut être affecté d'un certain nombre de pathologies qui le minent de l'intérieur. Ce qu'il est important c'est de bien clarifier ce que l'on veut quand on effectue une action ou plutôt avant de l'effectuer si possible tt considérer comme principe de base le fait que quand vous faites quelque chose c'est nécessairement que vous l'avez voulu d'une manière ou d'une autre, même les actions qui nous paraissent les plus stupides, cruelles, absurdes ou suicidaires. Et oui parfois voire souvent l'être humain joue contre lui-même, il veut contre ses intérêts objectifs.

Le problème principal est donc la clarté de ses idées, la conscience pleine de ce qu’il fait au moment où il le fait, de ses motivations, ce qui nous ramène encore et toujours à Socrate et à la connaissance de soi. A nous de faire en sorte que notre vouloir s’accorde avec ce qui est bon pour nous objectivement.

Si maintenant vous vous demandez : quand est la dernière fois que j'ai fait quelque chose que je ne voulais pas ? Cela signifie que vous admettez que vous n'aviez aucune liberté, que votre action était absolument nécessaire. De deux choses l'une : soit la liberté n'existe pas et c'est donc à tout moment que la nécessité absolue s'impose à vous (c’est la conception de Spinoza) soit vous admettez que parfois vous faites quelque chose en le voulant et parfois en ne le voulant pas. Mais dans ce dernier cas quelle est cette nécessité qui vous contraint à faire quelque chose que vous ne voulez pas ? Elle ne pourrait pas être une nécessité métaphysique spinoziste car elle s'exercerait pour chacune de la moindre de vos actions. Ce serait donc une nécessité relative. Mais à ce moment si vous êtes contraint à faire quelque chose, si par exemple vous chutez parce que la gravité vous attire vers le sol après que vous avez buté sur une pierre, peut-on dire que c'est une action ? Non on dirait plutôt une réaction dans ce cas-là.

D'où on ne sort pas que lorsqu'on fait quelque chose soit on l'a toujours voulu soit on ne l'a jamais voulu mais l'entre deux n'est pas possible, n'en déplaise à tous les avides.