Quand pratique psychiatrique et philosophique se rencontrent

13 février 2017 par jerome lecoq

Je vous livre ici le témoignage de Nicolas Gosset, pédopsychiatre qui exerce dans les Vosges et qui depuis peu intègre la pratique philosophique dans sa pratique quotidienne de psychiatre avec ses patients. Nicolas a participé à nos séminaires et s'est entraîné à la pratique philosophique depuis deux ans.

 

L’intérêt de la pratique philosophique dans la consultation psychiatrique.

"Force est de constater que le système actuel de la psychiatrie ne permet plus de prendre le temps d’écouter et de comprendre le patient, de connaître son histoire et celle, intimement liée, de sa maladie. L’urgence est à la normalisation, on doit « effacer » les symptômes pour que le patient sorte au plus vite de l’hôpital, souvent avec son traitement médicamenteux...Cette difficulté du quotidien m’a donné le besoin de chercher dans la pratique philosophique une aide afin de me réconcilier avec ma pratique de psychiatre.

La psychiatrie c’est l’étude et le traitement des maladies mentales. Comme tout médecin, le psychiatre a pour premier objectif d’établir un diagnostic, puis de préconiser un traitement et des actes de prévention adaptés à l’âge des patients : enfants, adolescents, adultes, personnes âgées.

En tant que psychiatre la relation reste l’action principale porteuse du soin, sans laquelle le travail thérapeutique est vidé de son sens.

Ce travail débute par un ou plusieurs entretiens approfondis avec le patient. Après diagnostic, il s’agit d’appliquer différentes méthodes thérapeutiques : thérapies cognitives et comportementales, thérapies de groupe, psychanalyse, méthodes de relaxation, traitements médicamenteux….

Le métier de psychiatre peut être épuisant émotionnellement, il exige un bon équilibre personnel et une grande capacité d’écoute.

La pratique philosophique travaille l’art de savoir poser des questions simplement, afin d’être en situation d’attendre une réponse claire du sujet.

Je me suis rendu compte qu’une question simple et concise a un effet rassurant sur le patient, même s’il peut par ailleurs être en difficulté pour y répondre.

Dans mon travail de psychiatre, l’exigence que réclame la pratique philosophique lors des entretiens accroît l’intérêt du patient tout au long du suivi : il réfléchit davantage entre deux consultations et apprend à se poser les bonnes questions.

 La qualité de la relation entre le psychiatre et le patient est également modifiée : le sujet est interpellé dans une relation qui se veut d’égal à égal.

Cependant, il peut exister une tension s’avérant souvent utile dans le processus de pensée et le patient doit être en mesure de l’accepter.

De même il doit accepter le côté artificiel de la consultation philosophique : il s’agit d’un jeu rigoureux de questions et réponses qui ne permet pas au patient de s’épandre dans un monologue sur lui-même. La condition pour que le processus soit opérant est que le patient « joue le jeu ». Très vite, le sujet se rend compte qu’il peut se livrer, d’autant plus s’il perçoit une « solidité » chez son interlocuteur qui le rassure.

Le sujet est davantage conscient de ce qu’il fait, de là ou il en est, de la raison de sa démarche. S’il y a mauvaise foi, il en est souvent pleinement conscient. Il sait d’ailleurs qu’il est en droit de ne pas dire, l’essentiel étant qu’il en soit conscient.

Le plus souvent, la consultation entraîne une « dédramatisation », un allègement de la « lourdeur » de ce qui va être dit, sans hypocrisie, avec moins de conventions. La parole est simple, directe, dépouillée de ses artifices.

Ce processus me permet également de faire preuve d’une plus grande tolérance devant les débordements du sujet que j’aborde sans a priori, sans jugement de façade.

Les principes de la logique sont utilisés comme « pierre angulaire » de la pratique, avec les contraintes qui lui sont inhérentes et avec l’efficacité qui en résulte.

La démarche est directe, sans détour : je vais à l’essentiel pour permettre au patient de prendre vite conscience de ses mécanismes défensifs.

Un autre intérêt majeur que je trouve à la pratique philosophique dans la consultation en psychiatrie est la remontée anagogique. C’est un outil que j’utilise pour interpeller le sujet sur l’origine de telle ou telle facette de sa personnalité, avec comme finalité de revenir sur les traces de l’enfance, les préceptes éducatifs parentaux et autres causes originelles.

Certains patients ne supporteront pas le caractère trop « cadré » de la démarche, préférant la liberté d’un discours non directif, dans la libre association telle qu’on la trouve dans l’approche psychanalytique.

De même, les troubles psychotiques, caractérisés par la méconnaissance des troubles, des convictions délirantes et un sentiment de persécution majeur nécessitent une vigilance accrue et une approche adaptée."

Nicolas Gosset